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ATELIER D’ECRITURE DU 18 MAI 2020

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En attendant son lot de livres, offert par la Maison du Livre, Loup, notre lauréat du « prix du confinement » a reçu hier soir des cadeaux « inestimables » de la part des membres de l’atelier :

Loup

Devoir pour le 27/04 : un sandwich

Je ne pus réprimer un frisson en regardant dehors…
… Une longue attente commença
(Les dieux voyagent toujours incognito – Laurent Gounelle)
Vous pouvez commencer et terminer par l’une ou l’autre des phrases.

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Je ne pus réprimer un frisson en regardant dehors
. Ils l’ont annoncé sur le média chinois le plus écouté, FB. Ils seront là, devant nos portes-fenêtres. Ce matin, tout le monde a quitté le navire. Pour les petites mains, je comprends. Comment se défendre contre cette invasion. On dirait une des sept plaies d’Égypte. Mais tous les autres, encore grassement payés.
A midi, Catherine, la présidente, est venue me voir. Ici même, au milieu de la galerie. Sa voix se répétait en échos d’amertume. Les pelures de l’orangeraie. Nos images se miraient à l’infini, noyées dans les reflets des jardins et des grands bassins. Je savais depuis hier que je resterais seul. J’avais donc gardé mes charentaises, un confort de presque retraité. Son regard en a été troublé. D’autant que les talons de dix centimètres de ses Louboutin rouge sang avaient claqué sur le parquet comme des tirs de barrage. Était-ce le seul tir de défense possible ?
Devant la fenêtre centrale nous nous sommes installés côte à côte, les bras ballants. Elle dans son tailleur Saint Laurent vintage. Moi, dans ma salopette coluchienne, ma casquette CGT à la main. J’ai reconnu son parfum. Saint Laurent aussi. L’a-t-elle fait exprès ? Opium ! J’en doute. Pas sûr qu’elle connaisse la guerre de l’opium. Les gens qui nous commandent ne lisent plus les livres d’Histoire. Moi, j’y passe toutes mes soirées et parfois la nuit entière. C’est pourquoi j’ai compris très tôt. Pourquoi demain ? Je pense que j’étais le seul en France à savoir. Je n’en ai parlé à personne. Sauf à ma femme, Germaine. Elle est sourde.
Depuis plusieurs mois les Chinois ont déconfiné.
« Pour le bonheur et la prospérité du monde entier », ont-ils claironné.
Mais dès mars, leurs usines avaient redémarré. A fond les caisses ! Diplomatiquement, c’était pour les masques, les médicaments du Dr Ra. Des milliards de comprimés. En fait, ils refaisaient de tout. Nourriture, agro-alimentaire, toutes les industries. Nous, à la CGT, on avait presque deviné. Mais motus.
Quand la crise a vraiment commencé, à la mi-mai, on s’est effondrés. En mars et avril, les dizaines de milliers de morts, nos hôpitaux clapotant, nos entreprises sous respirateurs. Si peu de chose finalement. A la mi-mai, en quelques semaines, les banlieues ont brûlé. Les cagoulés ont pris le pouvoir. Les politiques de tous bords se faisaient tirer comme des lapins en pleine rue, en plein jour. Les acclamations des réseaux sociaux étaient relayées par haut-parleurs. Quand on a pillé les arsenaux militaires, les riches ont fui. Partout et nulle part. On a revu des têtes coupées. Seule la faim a calmé les fous, façon de parler. Des centaines de milliers de morts. Certains généraux ont pris le pouvoir en régions. Mais à Paris, on a repris la Bastille. Les aristocrates à la lanterne !
Pendant ce temps-là, nos amis Asiates se sont ligués. Je n’aurais jamais cru le voir de mon vivant. Pékin, Taïwan et Hong Kong réunis avec le Vietnam, l’Inde, la Malaisie, l’Indonésie, Singapour, les Corées. J’en oublie. Communistes, hindouistes, musulmans, leurs intérêts se sont confondus. Ils ont réparti les tâches. Pour leurs besoins mais surtout pour les nôtres. Nous qui ne pouvions plus ouvrir une seule usine, un seul grand commerce, même une église. C’était trop facile. Trump a été tout joasse de leur vendre son pétrole à prix négatif. L’Afrique a cédé ses matières premières sans barguigner. Début septembre, les caisses pleines, ils étaient prêts, les Chinois.
Prêts à remettre de l’ordre, leur ordre, rouge. Et nous étions le fruit mûr.
Figurez-vous qu’à ce moment-là, l’Europe avait décidé des vacances, elle qui ne se savait pas à vendre. A Bruxelles, les fonctionnaires pensaient que cela favoriserait le tourisme !
C’est vrai que notre Catherine a eu du courage. Dès la fin avril, elle a fait réquisitionner les soldats de la caserne des Récollets, nos voisins immédiats. La Légion est arrivée en renfort, à son pas. Si Louis le quatorzième avait vu ça, il aurait cabré son cheval ! Catherine les a passés en revue. Le Château a été défendu. Personne n’a rien touché. Pas même les chevaux de Bartabas.
En fin de matinée, les soldats eux aussi sont partis, en bon ordre. Pour où ? La Normandie ?
-       Voilà, me dit Catherine. Nous y sommes. Comme vous en aviez fait la demande expresse, vous pouvez rester pour les dernières heures.
-       Madame la Présidente, je vous remercie. A soixante-neuf ans, j’ai obtenu, avec votre aide, plusieurs reports de ma prise de retraite. Demain, pour moi, c’est presque une mise en bière. Je veux finir chez moi. Je suis entré au Château à vingt ans. En stage pendant l’été 1970. Et ma famille est apparentée à Monsieur Mansart. Jules, le nôtre, si j’ose dire ! Alors si je suis le dernier veilleur de nuit de la Galerie des Glaces, j’en suis honoré, Madame.
-       Je vous laisse donc, Bertrand. En ma personne, la France vous dit adieu. Si nous survivons vous aurez droit à la plus belle des décorations, la Grand-Croix.
Seul, je suis seul, devant le soleil déclinant. Le Roi-soleil à mes côtés. Le bosquet de fontaines va bientôt se mettre en route. Pas un chat. Que c’est beau. Tiens ça me donne faim. Germaine m’a préparé un jambon beurre géant. Notre fils qui est à Nouméa, le veinard indépendant, m’a envoyé un carton de douze « Number One ». Je ne sais pas comment ça a pu passer. Il a des copains douaniers, je crois.
La nuit est à moi. Il est temps que je vous explique enfin ce moment historique. Nous sommes le 6 octobre 2020. C’est demain le 160ème anniversaire de la prise du Palais d’été de Pékin. Ils ont de la mémoire ces Chinois. Tous les peuples humiliés ont de la mémoire. Demain à 10 heures précises, ils prennent Versailles et Buckingham Palace simultanément. La semaine dernière ils avaient fait une sacrée fête en se faisant livrer le Louvre et le British Muséum. Trop facile pour eux, la teuf. Au mois d’août, ils avaient acquis pour quelques millions de huans toutes les grandes maisons de Champagne, de Bourgogne, du Bordelais. Jusqu’à plus soif.
Demain, ils seront là par centaines, avec leurs smartphones made in China. Mais plus du tout en touristes. En vrais propriétaires. Sur les réseaux, toute l’Europe va voir la prise de possession. Que vont-ils faire ? Aucune idée. Mais à mon sens, ils vont être moins sauvages que nous. Nous, les assassins et incendiaires du Palais d’été, le Versailles de Pékin.
Je me suis assis par terre sur la terrasse, devant le grand escalier. Il fait nuit maintenant. Les pieds écartés, je vois la perspective éclairée entre mes charentaises. Manque plus que la musique de Haendel. Je la connais par cœur. Mon carton de 12 à portée. Elles sont encore fraîches. Je crois que je ne vais pas dormir. Je suis le dernier homme des glaces.
Une longue attente commença.
Bertrand

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Je ne pus réprimer un long frisson en regardant dehors…
Aveuglé, je refermai d’un coup sec les volets que je venais d’ouvrir.
Mais qu’est-ce qui se passait ? Pourquoi une lumière aussi aveuglante à 7 heures du matin, en hiver ?
J’avais été tiré de mon sommeil par une lueur inhabituelle qui traversait les persiennes, tapant sur mes paupières à petits coups répétés, comme des pointes d’aiguilles acérées.
Et quelle chaleur !
J’enfilai rapidement un survêtement, et me dirigeai vers la porte d’entrée en me frottant les yeux, histoire de me réveiller un peu plus vite.
J’avais la chance d’habiter en plein centre-ville : pratique pour ailler au travail à pied.
Quand je travaillais….
Le quartier m’avait plu pour son calme, et mon appartement se nichait au fond de l’impasse des Bleuets.
Mais je n’avais jamais vu de bleuets dans le secteur.
Les immeubles étaient de taille modeste, quelques étages tout au plus.
Aujourd’hui, on était dimanche, et ce jour-là, c’est encore plus tranquille que d’habitude.
J’ouvre la porte : devant moi, de l’autre côté de la rue, les façades semblent avoir été blanchies par le soleil.
Je me frotte de nouveau les yeux, mais j’ai bien vu : les peintures des façades sont  délavées, comme passées à la chaux.
Un concert assourdissant de pépiements d’oiseaux résonne tout autour de moi.
Ça siffle, ça jacasse, on se croirait dans une forêt tropicale.
Des effluves de fleurs vanillées embaument l’air.
Sous mes pieds, je découvre de l’herbe, il y en a partout. Elle a recouvert les trottoirs et la rue. Des pâquerettes, des boutons d’or et des bleuets forment des taches de couleur.
Je me penche, je gratte avec mes doigts, je sens la terre humide dessous. Non, l’herbe n’a pas recouvert le bitume : il n’y a plus de trottoir. Il n’y a JAMAIS eu de trottoir.
Tout tourne autour de moi, je titube et me rattrape in extremis.
Je m’accroche à la poignée de la porte, et je parviens à la refermer.
Clac clac ! le double tour de clé a résonné dans le silence de la maison.
Je n’entends plus que mon souffle haletant, la sueur me dégouline dans le dos.
« Calme toi, respire lentement, reprends toi ». J’essaie de me raisonner.
« Va t’asseoir dans le canapé,  ferme les yeux, repose-toi quelques minutes».
J’obéis.
« Maintenant, prends ton téléphone, et appelle à l’aide ».
J’attrape mon téléphone, je compose le seul numéro que je connaisse par cœur :
-  Vous êtes bien au cabinet du docteur Larivière, médecin-psychiatre. Veuillez laisser un message après le bip sonore, et je vous rappellerai dès que possible.
Une longue attente commença.
Marie-Pierre

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Je ne pus réprimer un frisson en regardant dehors : le ciel d’encre menaçait de nous tomber sur la tête et de larges zébrures explosives fendaient le ciel à intervalles réguliers. En cet après-midi d’été on aurait dû être dans le hamac sous le tilleul, à respirer  le parfum du chèvrefeuille et écouter bombiner les abeilles. Et nous étions plongées dans une nuit d’apocalypse, un roulement continu enflait et refluait, des craquements sinistres épouvantaient nos sens… Je n’avais jamais vu un tel déchaînement des éléments à 3 heures de l’après-midi !
Le comble était que je me trouvais seule avec ma petite-fille,  qui se serrait déjà contre moi, et à qui j’avais sans doute communiqué ma peur car elle tremblait et commençait à gémir comme un petit animal.
J’avais tenté de la distraire en mettant un programme pour enfants à la télévision, mais un claquement sec nous avertit que le poste venait de rendre l’âme : j’avais oublié de faire sauter le compteur, comme on doit le faire par temps d’orage ! Pourvu que seule la télé ait souffert de ma négligence ! La peur m’avait fait oublier les gestes de prudence habituels.
Nous étions donc coupées de tout, puisqu’avec l’électricité, disparaissait aussi le téléphone : demander du réconfort à mon mari, descendu pour la journée à la grande ville distante de quatre-vingt kilomètres serait impossible, de même qu’appeler du secours.
Mon cerveau, sous l’effet de la terreur, se mit à chauffer, j’imaginai le pire : ma petite fille pouvait avoir une crise d’asthme, c’était fréquent quand elle était angoissée, et je ne saurais que faire. Avait-elle ses médicaments ? Il fallait que je vérifie. Comment les lui administrer ? Je ne pouvais demander conseil à personne…
Il était indispensable de se reprendre, me dis-je : nous avions des bougies, du gaz, j’allais préparer des crêpes et improviser un dîner aux chandelles. J’aurais bien proposé de se déguiser pour distraire Zoé, mais pour cela il aurait fallu aller au grenier, fouiller dans la malle et je ne m’en sentais pas capable.
Dehors, c’était maintenant un tel déluge que l’eau commençait à entrer par les fenêtres, qui joignaient mal. J’aurais dû fermer les volets ! Il fallait le faire maintenant, avant que la situation empire. Il y avait cinq fenêtres au rez-de-chaussée. Dès que j’ouvris la première, le vent et la pluie s’engouffrèrent dans un fracas épouvantable et Zoé hurla. Mais je persistai et finis par nous claquemurer derrière les épais volets de bois : ouf ! Nous étions à l’abri ! Mais que d’eau à éponger !
Je savais que mon mari ne pourrait pas revenir dans l’immédiat : quand les éléments se déchaînaient ainsi dans notre campagne auvergnate, les arbres tombaient sur les routes, les fils électriques à terre devenaient des dangers et la circulation impossible.
Nous étions seules dans la tourmente, collées l’une à l’autre. Pourvu que la foudre ne tombe pas sur la maison ! Pourvu qu’elle ne brûle pas, avec tout ce bois dans la grange ! Pourvu que Zoé respire bien !
J’étais suspendue à son souffle, attentive aussi aux bruits du dehors, guettant un ralentissement dans leur intensité, impuissante.
Une longue attente commença
Huguette

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Je ne pus réprimer un frisson en regardant dehors. Il était là, tapi dans l’ombre du grand châtaigner. J’entendais par moment son souffle haletant, ses grognements, puis plus rien qu’un silence encore plus angoissant que ces sons insolites.
Terrorisée, je n’osais quitter la vieille grange où, en courant, je m’étais réfugiée. Un animal, dangereux sans doute, carnassier peut-être, un monstre, qui sait, s’était installé chez nous. Plus le temps passait et l’ombre se faisait longue, plus mon imagination réinventait la bête. Mais qu’est-ce que cela pouvait bien être ? une panthère pensionnaire du zoo de la ville voisine ? Un lion ou un tigre échappé d’un cirque ? Une sorte d’hybride créé par un savant fou demeurant dans le voisinage ? Mes mains étaient moites, la sueur perlait à mon front. J’avais le ventre noué, la gorge serrée, le souffle court.
Soudain, j’entendis mon chien Ralf aboyer avec force. Perchée sur une meule de foin, à travers les vitres d’une lucarne je l’apercevais à l’arrêt, oreilles baissées, crocs apparents. Brusquement, il bondit faisant détaler un sanglier de taille modeste. Notre ferme jouxte un charmant petit bois ; attiré par quelques glands tombés au pied de l’arbre, mon monstre avait oser se rapprocher des humains…
Rassurée par sa fuite éperdue, je m’apprêtai à sortir de ma cachette quand je fus stoppée net dans mon élan par le vrombissement d’une sourde cavalcade, suivie d’un concert de grognements et de coups de sabots.  Au travers d’un nuage de terre et de poussière, je découvris, effondrée, toute une famille de sangliers joyeusement accourue pour profiter du festin.
Résignée, je m’installai plus confortablement sur la paille.
Une longue attente commença…
Patricia

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Une longue attente commença le 5 mars.
Nous étions quatre. Quatre à avoir voulu être là, à avoir passés les tests psychotechniques et physiologiques.
L’entreprise Socioo-Logic avait lancé une sorte d’entretien d’embauche : quatre personnes, saines d’esprit, qui récupèreraient un milliard de dollars chacune si elles parvenaient à rester trois mois en isolation ensemble.
Il avait été stipulé que nous n’aurions aucun contact avec l’extérieur, que nous serions nourris, que nous pourrions nous laver, que nous devions être en bonne santé mentale, le but de l’expérience étant de voir les effets de l’isolement et du rapprochement excessif avec des inconnus, et que nous aurions la plupart du temps les bras attachés par une camisole.
Je m’étais fait virer il y avait peu, et j’avais plus un rond… trois mois, nourri, logé, blanchi, avec une récompense à la clé… C’était une opportunité en or, et j’ai réussi à être sélectionné.
Seulement voilà. Nous sommes quatre dans un cube de sept mètres sur sept, et on n’en peut plus !
La plupart du temps, nous restons chacun dans un coin, nous jetant des regards inhumains. De temps en temps, quelqu’un se lève pour pisser où se laver, les seuls moments où on nous détache.
Et je sens bien que quelque chose ne va pas.
Ils nous avaient prévenus que nous pouvions expérimenter quelques troubles psychiques, mais c’est plus que ça. Ils nous ont sans doute oubliés. Nous nous haïssons un peu plus chaque jour. La suffisance de notre nourriture nous empêche de nous battre, parce que je pense que nous le ferions.
Je me lève, pour aller me laver. Je rentre dans la cabine opaque, où un bras robotique m’enlève la camisole pour que je me récure. A travers la vitre, je vois que la bouffe est là. Tous les autres sont occupés à grignoter comme ils peuvent, rongeant la viande sur un gigot alors qu’ils ont les bras attachés au torse.
Des ombres d’eux-mêmes…
Des zombies, qui mangent parce qu’ils ne savent plus qui les mangera. Des carnivores qui tueraient pour le moindre divertissement, la moindre intimité. Je suis comme eux.
Je n’ai jamais testé la résistance de la vitre de douche.
Je crois que je vais faire une bêtise.
Je ne peux réprimer un frisson en regardant dehors.
Loup

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Une longue attente commença pour moi car Ernestine Dupond venait de sortir de chez elle et je serrai mon châle sur mes épaules étroites. C’est que voyez-vous, la Ernestine, je la soupçonne d’être à l’origine de tous ces meurtres inexpliqués qui terrorisent le quartier.
D’abord, ne vous y fiez pas ! Dupond, c’est le nom de son défunt mari, disparu dans des circonstances obscures. Comme le second.
Bizarre, non ?
Je suis la concierge de l’immeuble alors tout le courrier passe par moi. Un jour, j’ai vu une lettre adressée à Ernesta Krocho-quelque-chose et je l’ai posée en évidence à l’entrée, ne sachant à qui elle était adressée. Et bien figurez-vous que c’est elle qui l’a prise. Je vois tout de ma loge ! TOUT !
DONC, une étrangère… D’un blond que je vous dis pas, DONC une femme à hommes… et à embrouilles. Elle a des horaires bizarres et reçoit beaucoup le soir. Que des hommes et d’âges très variés, vous voyez où je veux en venir, côté mœurs…
Et moi, je tiens au standing de notre immeuble, enfin de MON immeuble. Je comprends pas que les autres ne disent rien. Tout part à vau-l’eau dans ce pays. Heureusement qu’il reste des gens sérieux, comme moi, pour veiller au grain.
Alors je compte les hommes qui montent chez elle et combien il en redescend. Imaginez, un meurtre sous mon toit ! Et quand elle sort, j’écoute les chaînes d’information en continu pour savoir s’il y a eu un meurtre dans le quartier. Je l’aurai ! Car je suis patiente et fine.
Et stupeur, la voilà aux infos. Ça alors ! Je vous disais qu’elle est pas nette cette femme ! Je me précipite pour augmenter le volume car je deviens un peu dure de la feuille et j’entends qu’elle a épousé un certain Nobel, un bien grand mariage pour qu’ils en parlent à la télé, même si franchement, ils sont habillés comme des croque-morts et que c’est pas une bien belle fête, tout guindés qu’ils sont. Le malheureux travaille dans la physique. Il doit être très riche car j’ai déjà entendu ce nom là quelque part. Tu parles, elle sait les choisir !
Faudrait peut-être que je prévienne les poulets ?? Hum, c’est un peu prématuré. Ils vont me dire que je manque de preuves. Ils me font marrer, comment vous voulez empêcher un meurtre avant qu’il soit commis ? C’est compliqué la vie !
Faut pas croire, ça me flanque une trouille bleue d’habiter à côté d’une tueuse en série. Nobel qu’elle va s’appeler maintenant, tu parles d’un nom ! Combien de temps il va survivre ce pauvre gars, en plus un scientifique ? Ces types, ils sont dans la lune, ils travaillent à point d’heure, de jour comme de nuit, il verra rien de ses magouilles. Faut absolument que je le protège, celui-là ! Quelle terrible pression sur mes frêles épaules et je ne pus réprimer un frisson en regardant dehors
Mireille

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Je ne pus réprimer  un frisson en regardant dehors.
C’était un jour de pleine lune.
Une fois de plus, impossible de dormir.
Après avoir compté les moutons une vingtaine de fois, je finis par m’assoupir.
Réveillée en sursaut par un bruit insolite, je ne pus réprimer à nouveau un frisson en regardant dehors.
Il était encore là, le chien à la silhouette fine, de couleur acajou, à la queue de singe.
Lors de la précédente pleine lune je l’avais déjà remarqué.
Par déduction je savais que son maître était là aussi.
C’est de lui dont j’avais peur, sans comprendre pourquoi.
Ma vie n’était certes pas menacée, ni celle des autres occupants de l’immeuble.
J’étais dans ma chambre, dans mon lit, vitres fermées, au troisième étage d’une résidence dite sécurisée.
Lui, je le savais, il était là, en bas dans le local poubelles, près de la rue, dans l’impasse, avec sa lampe torche.
Je l’entendais fureter.
Pourquoi choisissait-il toujours nos poubelles, pas celles de nos voisins ?
Il revenait régulièrement.
Cela m’intriguait et ce soir, il fallait absolument tirer ce mystère au clair.
Soyons méthodique.
J’interrogeai d’abord  internet
Voyons, voyons : « syndrome des poubelles ».
Voici ce que je lis sur Google:
«  Cette page Web a été rechargée car un problème est survenu ».
En plein milieu de la nuit ce n’est guère rassurant.
En consultant un autre site, sans rapport apparent avec ce qui précède, je découvris qu’en présence de plaques ou d’atteintes cutanées il faut consulter immédiatement un dermatologue, car il peut s’agir d’un lupus.
Or, depuis quelques jours j’ai justement constaté une tache rouge d’origine inconnue à la jambe gauche.
Pourrait-il s’agir du mystérieux « syndrome des poubelles » dont souffrirait le miséreux ?
M’aurait-il contaminée ?
Cette homme, que je ne connais pas, devint  éminemment suspect.
D’ailleurs il boitait un peu.
Moi pas.
En poursuivant mes recherches, je constatais qu’il existe de multiples symptômes : celui de Raynaud concerne plutôt les mains, celui d’Asperger les autistes…
Je découvris aussi, à mon grand étonnement, que les syndromes ne sont pas nécessairement d’origine pathologique, ce qui me rassura un peu.
S’agirait-t-il du syndrome non encore identifié, dit « Eugène Poubelle » , car c’est lui l’inventeur de nos poubelles ?
Était- ce la bonne piste?
Trop d’inconnues.
Je ne sais résoudre que les équations du premier degré.
Je dus me rendre à l’évidence.
Comment allais-je réussir à prouver quoi que ce soit à partir d’indices aussi  minces ?
Si j’osais, j’interrogerais le chien. Il me paraissait saint de corps et d’esprit.
Les chiens observent tout.
Lui, il saurait certainement ce qui se passe.
Comme il n’avait pas l’air inquiet et qu’il se contentait de remuer la queue,  mieux valait me rendormir.
Abandonnant l’idée d’un quelconque syndrome, dès le lendemain j’optai pour
une toute autre piste, la recherche des fantômes de poubelles, ceux que l’on ne voit pas, mais qui existent. Vous le savez bien.
Celui – là, je lui tordrais le cou. Personne n’en saurait rien.
J’allais vivre une aventure haletante, peut- être au cours d’une prochaine pleine lune.
Une longue attente commença…..
Lucile

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Une longue attente commença : je venais d’arriver à Paris, nous étions mi-décembre.
Nouméenne depuis de nombreuses années, d’ordinaire touriste parisienne estivale, je n’avais que peu d’occasion de vivre les frimas de l’hiver. Les quelques fois où j’étais rentrée à cette saison, la neige m’avait joué quelques tours, comme l’année où elle était venue, mais en retard de quelques jours.
Alors dès le premier soir, je mis tous mes espoirs en Monsieur Météo.

Jour 1 : un beau soleil sur l’Ile de France, avec des températures supérieures aux normales de saison, pas vraiment ce que j’avais commandé !

Jour 2 & 3 : l’anticyclone des Açores avait pris ses quartiers d’hiver au nord de la Loire ; des températures en-dessous de zéro et un grand soleil : preuve évidente du dérèglement climatique, on passait d’un extrême à l’autre.

Jour  4 – 5 – 6 : de la neige sur Strasbourg (oui mais moi j’étais à Paris !)… j’hésitais à changer mes plans et à migrer à l’est.

Jour 7 : dialogue intérieur « surtout ne rien changer, ça s’appelle la loi de Murphy, ou loi de m’emm… maximum : tu vas à Strasbourg parce qu’il y neige depuis trois jours et alors que le train arrive à quai, il y fait un grand ciel bleu, la neige a fondu et les Parisiens font du ski à Montmartre ».

Jour 8 : dialogue intérieur inverse « pff t’aurais mieux fait d’aller à Strasbourg, hier personne n’a pu faire de ski à Montmartre ! » .

Jour 9-10 : la température baissait, doucement mais sûrement, je commençais à y croire.

Jour 11 : zut ! Elles avaient de nouveau grimpé.

Jour 12 : yes ! Elles étaient de nouveau en baisse.

Jour 13 : arghhhh !!! Elles remontaient encore !

Jour 14 : grand conciliabule familial : « ok, Paris sous la neige est une catastrophe pour tout Parisien qui se respecte : les routes qui glissent, le pare-brise à racler, les embouteillages qui n’en finissent pas… mais il y a aussi la joie des enfants, les boules de neiges, les bonhommes et leur nez en carotte… ça compense tous ces petits désagréments, non ? »

Rien à faire ! Sous prétexte que « neige + travail = galère », les grands continuaient à contrecarrer mes plans.

Sauf que j’avais plus d’une corde à mon arc ; j’avais mis les petits dans ma poche en leur disant que le père Noël ne viendrait pas s’il n’y avait pas de neige : pensant s’être déplacé trop tôt, il repartirait illico (diabolique !!!! Mais la fin justifiait les moyens).

Jour 15 : mes incantations et celles des enfants commençaient à fonctionner : M. Météo annonçait la neige pour le week-end… encore deux jours à attendre…

Jour 16 : M. Météo persistait ! Le lendemain, le nord de la France serait recouvert d’un blanc manteau… Yes !!!!

Jour 17 : on y était ! C’était l’instant de vérité ! J’appuyai sur le bouton du volet électrique, je fermai les yeux en invoquant le Père Noël, les ours blancs et les dieux nordiques…

J’ouvris les yeux … je ne pus réprimer un frisson en regardant dehors
Dominique

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Je ne pus réprimer un frisson en regardant dehors car notre abri semblait bien fragile, face à la puissance de la nature qui nous entourait.
Nous sommes si minuscules, perdus dans l’immensité de ce désert blanc, prêt à nous engloutir. Si vulnérables aussi… Une panne dans le système de chauffage et c’en est fini de nous car aucun avion ne peut venir en cette saison.
Le ciel palpite de millions d’étoiles ; il n’y a qu’ici que l’on en voit autant, et de retour à la maison, je rêverai pendant longtemps de ce ciel d’une pureté bouleversante.
Nous avons essuyé une violente tempête qui nous a cloués à l’intérieur pendant plusieurs jours. Quoi que, nous sortons rarement, juste pour un rapide contrôle des instruments ; il fait si froid l’hiver, en Antarctique ! Je suis le chef du groupe de scientifiques qui hivernent dans cette station. Alors que l’été, l’effectif monte à une quarantaine, l’hiver nous ne sommes plus que dix.
La tempête a décrassé le ciel et le thermomètre a entamé une plongée abyssale. Je crains que tous les instruments ne résistent pas ! Un jour, enfin, plutôt une nuit car il y a bien longtemps que nous ne voyons plus le soleil, nos collègues de la station russe de Vostok ont mesuré MOINS 89° !
Personne ne pouvant respirer un air aussi froid, ils étaient harnachés comme des cosmonautes !
A regret, je m’écarte de la vitre pour rejoindre mon bureau exigu car c’est l’heure de la communication radio avec la Terre. Enfin, nous y sommes toujours sur notre belle planète que d’aucuns disent bleue. Mais le monde d’ici est tellement différent de tout le reste, sans aucune trace de vie, animale ou végétale, rien que de la glace et toujours de la glace, à perte de vue.
Surprise ! Un nouveau record vient d’être mesuré, à quelques kilomètres de la station. Moins 98° !! Le record mondial absolu ! Quand je vous disais que je frissonnais…
Pendant le repas de ce que nous qualifions de soir, je pensais avec nostalgie que nous n’étions pas prêts de pointer le bout de notre nez dehors et dans mon corps épris d’air libre, une longue attente commença
Mireille

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 Psychose

Je ne pus réprimer un frisson en regardant dehors.
Il était là, en bas, seul au coin de la rue. La tête levée vers ma fenêtre, il attendait.
Quoi ? Je ne sais.
J’avais éteint les lumières pour faire croire que mon appartement était vide, mais il ne s’en allait pas. Il était là, sans bouger, comme hier et tous les autres soirs de la semaine. Il avait toujours les mêmes habits et je ne voyais pas bien les traits de son visage car il portait un chapeau.
Une fois, tentant de vaincre ma peur, j’étais descendue pour savoir qui il était et ce qu’il voulait.  Mais quand je suis sortie dans la rue, il avait disparu. Une fois remontée chez moi, je l’ai à nouveau vu par la fenêtre.
Une autre fois, j’avais invité une copine à boire un verre chez moi. Je lui ai montré le type en bas, mais elle m’a dit que la rue était déserte… J’ai aussitôt pensé qu’elle était de mèche avec lui et j’ai écourté notre soirée.
Qui était-il ? Que me voulait-il ?
C’était effrayant et angoissant d’être surveillée ainsi. J’en perdais l’appétit et le sommeil.
Comme chaque soir désormais, je m’installai sur le fauteuil de ma chambre, devant la fenêtre et une longue attente commença.
Fabienne


DEVOIR
 : 5 mots extraordinaires
Bavolet – triolet – cénelle – climatérique – turlupet

OURS

Dans cette région montagneuse les conditions climatériques sont « terriques » ! L’altitude, les orages, l’aridité des sols. La terre, la nature vous en imposent. Et là, tout le monde paie. Certes le changement climatique fait que les neiges sont moins abondantes. Avant il me fallait déneiger, l’hiver. Du moins les jours où j’en avais envie.
Comme beaucoup d’autres ici, ma petite maison de pierres jointives est semi-enterrée. L’homéothermie du terrain protège des écarts, tous écarts confondus.
Je n’ouvre pas tous les jours les bavolets. Ces volets quasi au ras du sol me donnent l’illusion que l’extérieur rentre chez moi.
Les soirs d’été, face au couchant, un verre de fendant en contre-jour, c’est magnifique. Mais gare ! Ce n’est pas la première cenelle qui passe qui s’introduira, s’insinuera, se faufilera, s’engouffrera.
Jadis, j’ai vécu en couple. Il y a bien, bien longtemps. Et même en triolet si vous voulez tout savoir. Amusant. Oui amusant ; ça gratte encore un peu. Quand je me retourne dans mon lit de paille… sous les poutres apparentes. Est-ce la raréfaction de l’oxygène, ou bien celle de mes neurones ? Mais j’ai encore des envies naturelles autres que d’aller pisser dehors, la nuit, par moins dix degrés. A mon âge. Allons Bébert, jugule cette pulsion. Turlupet, sors de ce corps !
Bertrand

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La masure était à l’abandon. Chahuté par le mistral, un bavolet claquait sur une des lucarnes de l’étage. Dans cette tourmente provençale, les feuilles d’automne tourbillonnaient, soulevant en un voile blanchâtre la poussière arrachée à un sol trop sec. Sur un vieux mur de pierres sèches, la cenelle, maltraitée par les assauts répétés de ce vent violent, pendouillait tristement. Du jardinet assoiffé, seules quelques touffes de thym et de romarin mêlées à d’anémiques branches de turlupet, émergeaient d’une herbe jaune et cassante.
Juché sur une antique bicyclette toute climatérique, un garçon, à peine ado, s’approchait le cœur battant. Mais oui, c’était bien elle, la maison des vacances merveilleuses passées auprès de son grand-père Jean ! Il tenta d’ouvrir le portail, le triolet grinça mais finit par céder. Lentement, il remonta la petite allée, se remémorant chacune des trois pièces que comportait la demeure. La porte était fermée bien sûr, mais par les volets disjoints il put jeter un coup d’œil sur la vieille salle à manger qui était restée telle qu’en son souvenir.
Dans un moment de trouble, il lui sembla apercevoir papy Jean sur son vieux fauteuil mais, presque immédiatement, l’image se dissipa. La maison endormie semblait lui reprocher sa trop longue absence.
Le cœur lourd, il fit demi-tour, enfourcha son vélo et se mit à pédaler comme s’il était poursuivi par un fantôme. Jamais plus, il ne reviendrait…
Patricia


« Hier encore, j’avais vingt ans, je caressais le temps et jouais de la vie ».

J’étais un beau jeune homme fringant, et non pas ce bavolet, ce vieux qui bave et radote.
J’avais une vie passionnante et beaucoup de succès avec les filles.
Un soir, j’ai même eu un triolet, comme on disait entre copains, trois filles d’un coup, dans le même lit ! Et croyez-moi, elles n’ont pas été déçues !
Quand j’y pense… Aujourd’hui, même un turlupet ne pourrait me rendre ma vigueur !

« Hier encore, j’avais vingt ans, je gaspillais le temps… ».

Maintenant, chaque minute, chaque seconde compte… Je pense que bientôt, je vais tirer ma révérence et j’irai promener ma cénelle du côté des anges… à moins que ce soit en enfer !
Mes copains n’arrête pas de m’engueuler quand je dis ça. Ils disent que je les enterrerai tous. Il me traite de « climatérique ». Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais à mon avis, c’est pas très sympa…
Désormais, les seules choses un peu folles que je partage avec eux, ce sont les parties de pétanque, entre quatre et six heures du soir… Quel malheur !
Fabienne

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Quelle tuile ! Mon chéri est climatérique : qu’il pleuve, vente, ou fasse grand soleil, il râle, gémit, vitupère. J’ai beau tenter de le distraire :
-       Viens sous la cénelle avec moi. Je te laisserai lutiner mon bavolet
Rien n’y fait ! J’ai même proposé un triolet avec Claudine ! Et pourtant, je suis jalouse !
Finalement, un bon petit turlupet a eu raison de sa mauvaise humeur…
Huguette


Cette maison était mon havre de paix.  J’étais immédiatement tombée amoureuse de ses bavolets, aux fenêtres : ils me permettraient, au plus fort de l’été, de profiter à la fois de la chaleur du soleil et de la fraîcheur de l’ombre.
Peu après mon emménagement, j’avais découvert le turlupet à l’étage et cela avait changé ma vie.
Chaque soir, après avoir ouvert la cenelle  et mis une couverture sur mes genoux, j’observais à loisir les mouvements des cieux, auxquels venaient se mêler le chant des oiseaux nocturnes et le bruissement du feuillage des arbres du jardin. Ce triolet m’emmenait vers un état méditatif apaisant : diagnostiquée climatérique depuis de trop longues années, je trouvais alors quiétude et sérénité
Dominique

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J’ai eu tort de me laisser emporter dans cette mésaventure. Que ne faut-il pas faire pour satisfaire l’âme sœur! Même si elle est parfois aussi… contrariante qu’une véritable sœur. En tout cas, Marion est une vraie beauté. Certes plus à l’extérieur qu’à l’intérieur, mais c’est déjà bien, on à tous un truc de travers. Je l’aime, elle m’aime, c’est presque parfait.
Son seul détail un peu rébarbatif, c’est son « côté cenelle » comme je dis lorsqu’elle n’est pas là : elle croit à tout, quoi.
Pour tester sa candeur, je lui ai raconté l’autre jour au détour de la conversation que j’ai adoré partir au Groenland l’an dernier. Elle croit toujours que je lui parle « Groenlandois » quand je lui balance juste deux-trois mots en suédois, cherchés à la hâte sur Wikipédia. Bref, tout ça pour dire qu’elle a entendu une annonce à la radio il y a peu, alors que nous étions sur la route, informant les aimables auditeurs qu’un prétendument véritable cabinet de voyance venait d’ouvrir à Nouméa. Que voulez-vous, il faut des escrocs partout…
La tuile, c’est que depuis elle s’est mis en tête d’y aller pour consulter les astres ou ouvrir ses chakras, à moins que ce soit encore d’autres trucs fumeux. Je dois avouer avoir eu ce jour un courage de turlupet et avoir murmuré un « oui » soumis. Et c’est pourquoi je me retrouve, un mercredi après-midi, alors que j’ai deux contrôles demain pas encore révisés, à aller me fourrer dans l’antre d’un charlatan.
Au moins, ça lui fait plaisir : elle arbore un sourire radieux et fait montre d’un trépignement climatérique alors que nous entrons dans l’espèce de maison, aménagée spécialement pour la réception de clients un peu comme certains cabinets de médecin. Quand c’est notre tour (parce que cette fumisterie marche mieux que je l’imaginais, à tel point que la salle d’attente sert à quelque chose), nous sommes invités par le secrétaire à passer derrière deux rideaux pourpres. Nous traversons un petit couloir sombre et tapissé d’étranges symboles ; au moins ils y mettent les formes. Nous ouvrons une porte sinistre, qui nous amène à une petite pièce, terne elle aussi. Au milieu, il y a une imposante table ronde sur laquelle sont disposés d’impressionnants candélabres d’un style médiéval de très bon goût, dont la cire chaude dégouline comme du sang anémié et malade sur la nappe bordeaux.
Une vieille femme est assise à la table, presque enrubannée dans plusieurs couches de voiles et tissus aux motifs mystiques. Elle ouvre les paupières pour révéler des yeux violets, donc équipés de lentilles, et d’un regard nous invite à prendre place dans les sièges face à elle. Nous obéissons tant son regard nous semble déjà intimidant. Je dois avouer que tout ça est bien ficelé, et il est vrai que les moyens y sont mis : restent à prouver les compétences de cette Madame Irma. Elle nous regarde silencieusement avant de déclarer :
- Marion, c’est toi qui as voulu venir me consulter.
- Oh la la ! s’extasie la fille en question. Vous pouvez lire l’avenir sans boule de cristal ni rien ?
- Non. Ça, je l’ai lu dans votre fiche de rendez-vous.
Je réprime avec grande difficulté un gloussement sadique alors que ma dulcinée prend une tête de bavolet, mi étourdie mi estomaquée. Madame Irma, comme je l’appelle, nous dit :
- Je suis censée vous proposer plein de moyens de lire l’avenir, mais honnêtement c’est un peu la crise chez moi aussi. La boule de cristal n’est pas parfaitement fiable, vu que j’ai emprunté celle d’un collègue, parfois y’a de la friture sur la ligne. Je peux lire dans les miettes de pain, mais c’est ni très épique ni très propre. Scanner les paumes, c’est bon pour les Romanichels désespérés, je vaux mieux que ça !
Analyser les volutes de fumée reste une option, mais mon encens sent fort et cette pièce est dépourvue de fenêtre. Enfin, l’haruspisme est illégal ici, et pour les débuts je préfère éviter. La bonne nouvelle, mes poussins, c’est que je peux vous faire ma spécialité : le tirage du tarot ! Je serai clémente et rapide, je ferai seulement usage des arcanes majeurs, j’ai pas besoin de quoi que ce soit pour voir la détresse intérieure du jouvenceau. Allez, en voiture Simone ! Je suppose que si vous êtes venus à deux c’est au sujet de votre couple, n’est-ce pas ? Ne répondez pas, c’était une question rhétorique. Hé hé, le pouvoir de la psychologie ! Pfiou, ma lucidité m’épuise. Bon, sortons les cartes quand même.
Alors que nous sommes assommés par son flot de paroles, elle fouille dans un sac à ses pieds et en sort un jeu de tarot. Après les avoir brassé avec l’expertise d’un croupier, elle les réunit en une pile, qu’elle coupe encore. Elle nous ordonne de ne pas piper un seul mot dès qu’elle aura tiré la première carte. Nous hochons la tête et elle dispose huit cartes de manière à former un cœur. Tout en nous informant que celle-ci représente le problème central de notre relation, elle retourne la première carte pour révéler… Un pendu. C’est le nom de la carte, d’ailleurs. Fronçant les sourcils (je parie qu’elle fait ça à tous ceux qu’elle arnaque), elle nous annonce :
- Numéro 12 : le pendu… Cette carte est symbole de sacrifice et d’un point décisif de vos vies. Dans une telle position, mon interprétation serait que… votre amour est bancal à cause des pertes qu’il vous impose. Sans doute serait-il plus avisé de se poser pour repenser votre union ; vaut-elle vraiment le coup ?
Là, elle me pose une colle, mais je n’ai pas le temps de tenter une réponse puisqu’elle retourne la seconde carte, en disant à Marion qu’elle décrit comment elle me voit :
- Numéro 19 : le soleil… Ho ho ho ! Toi, tu aimes sincèrement ton prince. Il est aussi roi dans ton cœur que notre astre est roi dans le ciel. Il est pour toi une grande source d’espoir et d’inspiration, voire d’illumination.
Je constate que ma petite amie a un large sourire aux lèvres, pensant sans doute que les élucubrations de cette femme sont comme une bague de fiançailles. Son amour est certes parfois plus proche d’une malédiction que d’une bénédiction, mais au moins il est sincère. Tout en avançant que la carte suivante reflète ma vision de ma dulcinée, la vieille montre à mon grand embarras un titre peu flatteur.
- Numéro 0 : le fou… Voilà qui est cocasse ! Il te voit comme quelqu’un d’heureux, mais trop insouciant. Et parfois trop climatérique sans doute. Voyons voir le reste, et peut-être que tout sera plus clair.
Au final, de fil en aiguille, les cartes s’annoncent toutes plus révélatrices les unes des autres. À tel point que maintenant que nous sommes dans la voiture, elle me souffle :
- je te quitte, sans un mot de plus.
Je fais un peu semblant d’être affligé, mais intérieurement je suis le plus heureux du monde. Cette voyante à triolet ne m’aura peut-être pas arnaqué finalement, en tout cas elle m’aura délivré d’un poids sans lequel je peux enfin (re)vivre !
Loup

 La signification de ces mots :
Bavolet
 : ancienne coiffure de paysanne couvrant les côtés et le derrière de la tête
Triolet
 : en musique, groupe de 3 notes
Cénelle
 : baie de l’aubépine
Climatérique
 : (adj.) étape critique à franchir
Turlupet
 : paumelle à turlupet (style ancien)

Un turlupet sur une paumelle

Un turlupet sur une paumelle

 

Exercice 1 : Les mangeurs de pommes de terre (Van Gogh)
Vous êtes un personnage de ce tableau de Vincent Van Gogh (l’un de ses premiers) et vous racontez une histoire.

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- L’heure est grave, déplora la plus jeune. Nous devons faire quelque chose.
- Mais que faire ? Désespéra le jeune garçon. Ils nous tiennent presque. L’inspection aura lieu ce vendredi, nous n’avons plus de temps à perdre. Vous imaginez ce qui nous arriverait s’ils découvraient ?
- Du calme, rassura l’homme de gauche. La trappe est bien cachée par le tapis, et pratiquement invisible si on ne sait pas qu’elle est là. Ce soir, nous devons nous concentrer sur notre tâche : on finit cette fournée et on range. Ils ne nous auront pas.
- Et s’ils trouvent la cache quand même ? Commença à paniquer la première jumelle, celle qui cuisine. Nous savons très bien ce qu’il est advenu des autres. La PRL (police de régulation littéraire) a tous les pouvoirs. Nous pourrions être déportés dans les Terres Grises, voire finir « disparus » comme les opposants politiques. Surtout nous cinq, nous sommes leurs cibles prioritaires, nous n’avons pas le droit à l’erreur.
- Oui, confirma la seconde, c’est pourquoi il faut faire vite. Il nous reste juste assez de pain pour remplir le dernier chargement : nous finissons celui de ce mois-ci, puis silence radio pendant trente jours. Plus de réunions, même pas de textos, et surtout aucune lettre, ce serait suffisant pour tout faire foirer. Si on s’active, on aura fini d’ici une petite heure. On rangera tout, et quand ils viendront inspecter ils ne pourront rien trouver. Nous allons vivre des jours encore plus sombres que ceux que nous subissons déjà, mes amis, mais notre joie de nous retrouver dans un mois n’en sera que décuplée. Allez, remplissons les derniers pains et filons. N’oubliez jamais pendant ce mois d’absence : ils n’auront pas notre liberté de penser.
Nous risquons gros, mais le jeu en vaut la chandelle : ne laissez pas leur propagande infiltrer votre cerveau. À travers nous, et aussi pathétique que cela puisse paraître, les mots survivront, même si pour ça nous devons cacher nos feuilles dans des brioches. Nous conserverons les grands auteurs et nous continuerons de créer nos propres ouvrages. Nous avons tous prêté serment et nous sommes allés plus loin que quiconque avant nous. Alors c’est pourquoi, au nom de la langue, nous continuerons, et nous ne nous arrêterons que lorsque nous serons libres de penser, libres de parler, libres de vivre !
Loup

 

« Recyclage »

Quelle expérience climatérique : décrire ce qui se passe dans la pièce d’à côté. Un triolet de dames, dont deux portent des bavolets. Hommes et femmes sont attablés autour d’un plat de patates : pas très gourmand ce repas, une bonne miche de pain agrémentée d’une confiture de Cenelle aurait été meilleure.
Derrière la porte entrebâillée, j’essaye de me faire discrète mais les charnières grincent et le lourd turlupet me tombe sur le pied : je laisse échapper un cri de douleur, ma présence est dévoilée et me voilà conviée à table. C’est bien ma veine !
Dominique

 

C’est moi, à gauche. Je suis un peu le chef. Normal ! Je suis un homme…
Alors, je commence :
-       Demain, c’est le grand jour ! Tout le monde sait ce qu’il doit faire ?
Toi, Auguste, commence.
-       Alors, dans la nuit, je dois voler une voiture, assez grande pour nous contenir tous, et tout le pognon aussi.
-       Tu as déjà une petite idée ? Tu es un peu sorti dans le quartier, ces jours-ci pour voir ce qu’il y avait ?
-       Heu… non !
-       Mais enfin, Auguste et si cette nuit, tu ne trouves rien ?
-       Bah, j’improviserai…
-       Et pour les armes ?
-       Ben, j’ai demandé à mon copain qui travaille à La Malle aux jouets… Mais il n’avait que des pistolets à eau…
-       Bon, allez, pour une fois, je vais te faire confiance. Je me tourne vers Antonia, la femme d’Auguste. Et toi, Antonia ?
-       Moi, je me planque devant la banque et je surveille. S’il y a la moindre chose, je vous appelle avec mon talkie-walkie.
-       Bien ! Et tu as vérifié les piles de ton talkie-walkie ?
-       Heu… non !
-       Non, mais c’est pas possible ! Tu vérifies tout de suite et tu les changes !
Là, je me tourne vers ma femme, qui me regarde avec ses grands yeux de vache :
-       Et toi, Suzanne ?
-       Moi… Je sais plus… Dis, tu crois pas qu’on devrait attendre encore un peu ? C’est pas le moment, là… Et puis, j’ai peur !
-       Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit : c’est demain qu’il y aura le plus d’argent dans les caisses. Comme c’est la fin du mois, ils ont approvisionné. Donc, demain, c’est le bon jour ! Et je te l’ai déjà dit : tu attends qu’on rentre, puis tu mets ton masque, tu prends le grand sac et c’est toi qui récoltera le fric ! Nom de Dieu, c’est pas compliqué !!! Mais vous avez envie de bouffer des patates tout le reste de votre vie ou quoi ?
Enfin, je demande à ma fille :
-       Toi, Séraphine, tu sais ce que tu dois faire ?
-       Oui, papa ! Je mets mon masque, je rentre juste derrière toi. Toi tu sors ton arme et tu cries : c’est un hold-up, tout le monde à terre !  Je regarde s’ils sont bien allongés. Ce qui ne sont pas bien, je leur fous des coups de pieds, des coups de poings, je les engueule et…
-       Calme-toi, Séraphine… Tu les engueules et c’est tout, on a dit : pas de violence !… Franchement, vous me foutez la trouille… Bon et vos pseudos, vous vous souvenez ?
-       Nos quoi ??? Crient-ils tous en chœur ?
-       Non ! Mais quelle bande de bras cassés !!!!
Fabienne

 

-       Des patates, encore des patates ! tu es bien sûre qu’il ne reste rien d’autre dans le garde-manger ? Ben, qu’est-ce que tu veux ma pauv’Justine,  j’ai rien pu ram’ner, partout c’est la misère !
-       Bah ! Moi tant qu’j’ai des patates ça m’va encore !
-       Ça c’est bien mon Fernand, toi t’es un homme raisonnable !
-       Allez vous autres, j’m’en va vous servir une bonne tisane bien chaude ; avec les patates ça vous remplira bien la panse. Nous autres, on connait ça le ventre vide, alors les patates, c’est toujours ça. C’est déjà ben qu’on soit tous ensemble pour fêter la nouvelle année !
-       J’ai une idée s’exclama la petite Jeannette ! on va faire comme si…
-       Hein ? Qu’est-ce que c’est encore ce truc ?
-       Voilà, vous fermez tous les yeux et à chaque bouchée vous vous imaginez que vous vous régalez et vous dites aux autres ce que vous mangez, d’accord ? Celui qui aura été le plus malin et aura bien fait saliver tout le monde aura une patate en rab.
-       En voilà une drôle d’idée ! Enfin ! si ça amuse la p’tiote !
-       Allez c’est parti ! Fernand c’est toi qui t’y colles en premier.
-       Heu…  À force dans ma caboche y’a plus qu’des patates !
-       Allez… fais un effort…
-       Ah ! Ça y est ! Une poule au pot… Non ! Une poularde. Une belle poularde au riz…
Il y eut de nombreux tours de tables ; à minuit, nous étions enfin rassasiés.
Patricia


Exercice 2
 : C’est le moment de…

C’est le moment de s’effondrer dans son lit et de ne plus jamais se réveiller. La journée a été longue. Pleine de bruit, brusque, affreusement grossière. Rien n’égale le soulagement que procure l’affalement sur son matelas après une si dure épreuve. Ah si, c’est vrai que cela peut être très réparateur pour l’âme de couler un bronze après ladite épreuve. Quoi qu’il en soit, tout porte à croire qu’il faudrait reposer son corps meurtri et son esprit débilisé. Tout ? Non ! Car une valeureuse et brave organisation résiste encore et toujours à l’envahisseur bien-être. Et croyez-moi, l’école elle-même ne trouvera de repos qu’au trépas de chaque élève
Loup

C’est toujours le moment de me faire chier !!!
Le lundi soir, alors qu’on lit nos histoires, c’est le moment de ramasser les poubelles… Et on attend, mais ça dure…
Le matin, à six heures, c’est le moment de dire bonjour à tout le monde, juste sous la fenêtre de ma chambre… Ah ! si j’avais un pistolet à fléchettes, ce serait le moment de faire un carnage…
Et l’après-midi, quand tout est calme, c’est le moment pour mon voisin de mettre sa sono à fond… Rock à gogo !!!
Et quand je prends ma douche, c’est à ce moment-là que mon téléphone, que j’ai laissé dans le salon, se met à sonner… Et tout est mouillé !
Mais, à 18 heures, c’est le moment de boire un apéro, tranquille, sur ma terrasse…
Après, c’est le moment de regarder la télé… et tiens ! Ce soir, je vais la mettre à fond ! Mon film va se terminer vers 23 heures… C’est bien !
Après, ce sera le moment… ben ! Je sais pas !!! Je ne suis pas douée pour emmerder les autres…
Fabienne

 

C’est le moment de chanter à tue-tête et d’embrasser son voisin : vous pouvez danser aussi.
Pourvu que vous soyez de bonne humeur et que vous en fassiez profiter vos congénères tout est permis : un air de polka, un zouk endiablé, une chenille et même la danse des canards !
Pas de censure, pas de gêne, que de l’amusement ! Des déguisements, des confettis et des serpentins ! Tonton Gilbert à la sono et Diego au micro. La musique jusqu’à pas d’heure, les lampions…
Demain il sera temps d’être sérieux, ce soir est une parenthèse enchantée.
Dominique

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