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ATELIER DE CONFINEMENT DES 6 ET 9 AVRIL 2020

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Devoir pour le lundi 6 avril

 

Devoir : 5 mots extraordinaires

Cartel (quand il ne s’agit pas des gangs de criminels chinois) – énanthème – involucre – oyas – frétel

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Dans le silence de la nuit, j’oyas un léger frétel
J’allumai tout soudain : c’était un gros et gras énanthème caparaçonné qui se faufilait dans mes cartels, sans doute pour aller y pondre des centaines d’œufs.
Je compris en un instant l’horreur de la situation : des centaines de petits crustacés courraient bientôt parmi mes caleçons, grignoteraient mes paquets de riz et se régaleraient du papier Q que j’avais eu tant de mal à entreposer en vue de pénurie !
Ni une ni deux ne fis : je saisis mon énorme Robert et le balançai adroitement en direction de l’animal.
Il s’ouvrit et s’écrasa sur la bête. Je la découvris, morte, sur le mot involucre, dont la définition m’échapperait ainsi définitivement.
RIP.
Huguette

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 Fin content

Bien content de faire partie d’un cartel. D’un groupe qui joue aux cartes.
Surtout que c’est une véritable famille.
Une famille qui renvoie l’ascenseur.
D’autant que cette petite société comprend un énanthème. Un gars très fort. Le seul à se permettre de critiquer la façon de jouer des autres.
A la fin de chaque mène, il nous conseille et nous permet de faire des progrès. Mais on a intérêt à ouvrir les oyas.
Sinon il se fâche.
Mais c’est rare et son rire est contagieux.
Moi, par exemple, j’ai un gros défaut. Quand j’ai une bonne carte, l’excuse, je me comporte comme un fretel qui vient de pondre un œuf. Et tout le monde est au courant. Il faudrait que je me contrôle. Si ça vous dit rejoignez-nous, le samedi soir. Ne soyez pas inquiet. Pas d’involucre. Nous ne misons pas d’argent.
Bertrand

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 Pour toi

 J’irais vers toi ce soir
Dans ce lieu de mémoire.
Mon bouquet d’énanthèmes
Saura te dire « je t’aime » …

Au cartel intérieur
L’involucre noirceur
De mon sang qui frétèle
A banni les oyas
Et fait taire les couleurs.

Sans toi, ce monde est plat,
Sans goût et sans odeurs.
Je suis enraciné
À ton âme blessée.
Seul, ce marbre froid,
Répond à mon émoi.

Nos baisers effacés
Sont ces oiseaux fragiles
Que le vent a volé ;
Mon cœur est en exil.
Patricia

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En cette nuit d’énanthème, ils étaient tous réunis, en cercle autour du Grand Frétel.
Vêtus de capes rouges et de masques blancs, on ne pouvaient dire si c’était des hommes ou des femmes.
Au milieu du cercle, un autel.
Et sur cet autel, une femme.
Nue…
Elle pleurait en silence. Sans doute parce qu’elle savait ce qui l’attendait. Elle allait être sacrifiée à la Déesse des Innocents.
Le Grand Frétel commença la prière d’une voix caverneuse :
-       Oyas, mes Frères ! Pour continuer à nous protéger, la Déesse a besoin de sang. Du sang d’une innocente.
Il s’approcha de l’autel et sortit un immense cartel de sa manche. Il le souleva au-dessus de sa tête puis le planta violemment dans la poitrine juvénile. Aucun cri ne retentit.
Les frères se mirent alors à se balancer doucement, récitant, le mantra de l’involucre.
La prière se fit de plus en plus forte, et les mouvements s’accélérèrent.
Jusqu’à devenir une frénésie incontrôlable.
Fabienne

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Pierre et Martine courent en riant vers la mer grise bordée de dunes blanches. Pour eux, cette période de confinement est du pain béni, des vacances à rallonge ! Même si c’était déconseillé, leurs parents, réquisitionnés, avaient préféré les éloigner de Bordeaux pour les confier à la garde de leur grand-mère. La maison de grand-mère, la maison des vacances, les Landes mystérieuses et ces plages immenses pour eux seuls, mieux que toutes les vacances du monde.
Certes, la police veillait et il leur arrivait souvent de se cacher derrière les touffes d’oyas pour échapper aux patrouilles. Ce qui ajoutait un délicieux piment à l’aventure !
Car telle est la situation en ce sombre début de 2020. Ce qu’aucun dictateur n’a jamais réussi ni même rêvé, ce qu’aucune guerre n’a pu, un simple truc, microscopique, y est arrivé, d’un coup. Le monde entier est paralysé et dans les pays les plus attachés aux libertés individuelles, personne n’a plus le droit de sortir !
Bien sûr, la solitude de ces plages immenses commence à leur peser. Et puis ces parents tant honnis lorsqu’ils sont présents, leur manquent malgré toute la tendresse de grand-mère.
Sans compter qu’elle cache difficilement son angoisse d’assister à l’effondrement de cette société, qui annonce des jours difficiles, même si d’aucuns caressent l’espoir qu’un monde meilleur émerge du chaos.
Bref, bien qu’elle corrige leurs devoirs avec bonhomie, et oui, rien n’est parfait et les cours perdurent, bien qu’elle leur mitonne de délicieux petits plats, l’ambiance reste lourde dans la vieille bicoque et l’ennui rôde.
Pour alléger l’ambiance, elle leur a promis pour dîner des frétels, cette délicieuse friture de petits poissons farinés dans une préparation dont elle conserve jalousement le secret.
Mais malgré cette douce perspective, les enfants éprouvent un besoin irrépressible de s’échapper, d’oublier et de courir dans la nature. D’autant que depuis que l’homme se terre, les animaux font la fête et des oiseaux inconnus se promènent sur la plage désertée.
L’inexorable montée de l’océan ronge aussi le pied des dunes révélant parfois de curieux objets qui les sortent de leur morosité. Comme cet étrange petit caillou tout enroulé sur lui-même qu’ils rapportent triomphalement.
- Méméééé, regarde ce qu’on a trouvé !
D’une main farineuse, la vieille dame saisit délicatement le caillou et l’observe en chaussant ses lunettes.
- C’est formidable les enfants, un fossile ! Une ammonite de plusieurs centaines de millions d’années ! Regardez comme elle s’involucre sur elle-même. Une spirale parfaite. La spirale, les enfants, c’est le symbole de la vie : elle te propose sans cesse les mêmes histoires, mais toujours avec une petite différence et ainsi tu progresses sur le chemin de la sagesse.
La voie de la sagesse, les enfants s’en moquent, pensez-donc, à 8 et 10 ans ! Mais l’âge de l’objet les interpelle. Ce qu’ils connaissent de plus ancien, c’est cette maison, construite par leur arrière-grand-père.
- Mémé, ce fossile il est plus vieux que toi, et même que la maison ? Et c’était une bête vivante ?
Ils n’en reviennent pas de ce vertigineux étirement du temps qui les ramène à leur insignifiance. C’est un peu douloureux, d’ailleurs. Mais c’est l’heure du dîner ; de quoi chasser ce léger malaise.
- A taaaable ! annonce Mémé et les enfants se précipitent .
Ils adorent ces petits poissons mélangés aux énanthèmes, les « chrysanthèmes des vivants » dit toujours leur mémé. Ces fleurs rouges donnent une saveur unique à ce plat rigoureusement familial, dont les gamins raffolent, bien qu’il se fasse rare par les temps qui courent.
Avant de s’endormir, petit Pierre interroge sa grande sœur.
- Dis Martine, ça veut dire quoi des centaines de millions d’années ?

- Je sais pas  ; ça fait beaucoup…
- Tu crois qu’on sera fossilisés comme cette bête et que des gens nous trouveront dans des millions d’années ?
- Je sais pas. Pense plus à ça, moi j’ai peur.
Et oui, dans quelle étrange société vivons-nous ?
L’événement le plus banal et inexorable de la vie, la mort, nous terrorise. Comme dirait un ami, fins mal barrés !!
Mireille

 

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Côte vendéenne, aux aurores, le soleil se lève lentement, tout est calme. Au loin on entend la mer.
Soudain les pétrels et les frétels emplissent l’atmosphère de leurs cris stridents : quelque chose a bougé dans les oyas. Elles s’envolent, mécontentes d’avoir été dérangées.
C’est le Marquis de la Porte du Mont qui arrive. Bientôt rejoint par le Duc del Cartel del Sol. Les témoins arrivent à leur tour. Il faut faire vite, les duels sont désormais interdits. S’ils se font prendre ils seront bons tous les quatre pour croupir plusieurs mois au cachot.
Mais quel est donc l’énanthème qui justifie cette convocation matutinale ?  Cette prise de risque insensée ?
Hier à la table de jeux, le Duc, mauvais perdant, a traité le Marquis de « misérable involucre », de Rastaquouère et même d’être un fieffé tricheur ! Involucre ou rastaquouère passe encore, mais le sang du Marquis n’a fait qu’un tour à l’énoncé du mot « tricheur ». Lui, modèle d’honnêteté, connu à travers la province pour sa rigueur et son intégrité ne pouvait laisser passer l’offense !
Rendez-vous fut donc pris pour 6 heures 30.
- Messieurs faites 10 pas, à mon signal : feu !
L’histoire ne dit pas lequel de l’offensé ou de l’offenseur fut le plus mauvais tireur : mais on se réconcilia finalement autour de frétels cuits à la broche, victimes malheureuses de balles perdues.
Dominique

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Elle observa le cartel avec satisfaction : enfin, elle avait elle aussi son nom dactylographié sous son œuvre !
Enfin, elle exposait !
On pouvait bien la dire sombre et orgueilleuse, elle avait besoin pour soigner son ego endolori de ce signe de reconnaissance. Après des années à peindre dans son garage, après les sourires gênés interceptés dans son salon, les regards en coin et les encouragements poussifs des quelques amis qui lui étaient restés fidèles ─ « Si c’est une forme de thérapie, vas-y, continue… » ─, elle accrochait enfin ses problèmes ailleurs et cela représentait un soulagement extrême !
Son bouquet d’énanthèmes séchés dans la fumée des involucres irait hanter quelqu’un d’autre. Trônant dans la galerie, il semblait parfaitement à sa place parmi les natures mortes, tandis que son intérieur à elle allait pouvoir revivre, respirer.
Elle jeta un dernier regard sur sa signature d’artiste griffonnée/raturée, comme un insecte recroquevillé au bas du tableau. Plus jamais elle ne serait cette araignée, cette « Fretel » dépressive accrochée à sa toile.
Libre, elle était libre !
Elle défit le bouton du col de sa chemise qui ─ Elle s’en rendait compte à présent ─ l’étranglait. Elle allait rentrer faire un grand ménage dans sa vie. L’idée la fit sourire, elle qui, il y a peu, collectionnait les moutons sous son lit et les collait aux ciels moroses de ses tableaux. Elle s’assiérait ensuite dans son salon reluisant, digne d’une publicité pour les détergents, et boirait de petites gorgées de vodka en grignotant des oyas devant une série.
Et puis peut-être alors, prenant son téléphone et son courage à deux mains, elle oserait taper jusqu’au dernier chiffre ce numéro qu’elle connaissait sur le bout des doigts, et attendrait, cette fois-ci sans raccrocher, qu’une voix grave lui réponde.
En le caressant des lèvres, elle prononcerait alors ce prénom surgi du passé qu’elle ferait rouler dans sa gorge en même temps que l’alcool fort : « Vladimir…C’est moi ! »
Muriel

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Toute mon existence est résumée sobrement en  deux phrases laconiques sur un cartel, à côté de ma vitrine, au musée des Arts Premiers à Paris : je suis un fantôme !
J’ai traversé les siècles et les océans pour venir finir mes jours et hanter vos nuits dans un musée, certes célèbre, mais si éloigné de ma chère île de Malekula.
Quelle triste fin me direz-vous ? Bien au contraire….
Quand on observe ma fragile silhouette de bois peint et de ficelles, on me prendrait presque en pitié.
Les yeux exorbités, la bouche crispée, on dirait que je souffre en permanence d’un douloureux énanthème.
Je porte un collier de graines et d’involucres séchés autour du cou, des liens en corde entourent mes biceps, et mon zizi est bien mis en valeur !
Je me suis toujours acquitté de ma mission avec le plus grand sérieux.
Faire revenir les grands chefs, le temps de cérémonies officielles, c’était compliqué.
Il m’a fallu supporter les cris, les danses frénétiques, les coups assourdissants portés sur les tambours, les beuveries des participants et les cochons sauvages qui cherchaient à me piétiner.
Mais j’ai tenu bon en m’échappant à ma manière, chaque fois que cela m’était possible. Il me suffisait de fermer les yeux pour m’imaginer à l’ombre des oyas réchauffés par le soleil. Plus de vedettariat, rien que le bruit du ressac, et la caresse des vents marins. Un avant-goût du paradis.
Aujourd’hui que j’ai enfin trouvé le repos loin de mes ancêtres, je rêve de disparaître une bonne fois pour toutes de la surface de la terre.
A la nuit tombée, après la fermeture du musée au public, je parcours les salles, à la recherche d’une petite boîte magique avec son frétel, facile à ouvrir, qui m’accueille pour un long, un très long sommeil….
Qui sait ? Après tout, moi aussi j’ai droit à mon tour à mon fantôme.
Marie-Pierre

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Jean-Claude en avait ras le bol.
Ras le bol de cet immeuble.
Ras le bol de ce cartel de gamins qui jouaient aux jeux vidéo jusqu’à pas d’heure. Ras le bol de M. et Mme Roquebrune qui priaient les Dieux Mayas depuis leur énanthème familial. Ras le bol de cette involucre Camilia qui refusait de payer son loyer, mais aussi de rentrer en Espagne. Ras le bol de M.Roland qui arrosait ses oyas et qui provoquait des inondations.
Ras le bol de la vieille Mme Berthomier et son frétel de caniches qui aboyait toute la nuit. Bref, Jean-Claude en avait ras le bol de ses voisins. Il n’avait qu’une hâte c’était que son contrat se termine et qu’il puisse quitter son poste de concierge dans cet immeuble pourri avant de rejoindre la Corse en vacances définitives.
Chloé

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Le garde s’effondre, silencieusement étranglé. Je m’approche de la commande à l’entrée, et il me suffit de procéder à un piratage sommaire pour ouvrir le lourd rideau de fer.
Notre équipe est un trio. Stain, Riddle et Ironarm, moi-même. Mon vrai nom est Morgan, mais quand je travaille, je ne l’utilise pas. Tous les trois, nous vivons ici, à Night City, mégalopole vicieuse, régie par de vénales corporations internationales, dont les habitants sont obsédés par le pouvoir et les modifications corporelles. Nous sommes en 2077, et bien rares sont ceux qui n’ont pas une part de métal dans leur chair. À 23 ans, j’ai moi-même pas mal de câbles dans le corps, métier oblige.
Tous les trois, nous sommes des mercenaires. On s’est rencontrés il y a déjà quelques années pour un contrat commun, et on s’est bien entendu ; depuis, on bosse (presque) toujours ensemble.
Le rideau de fer est levé, nous nous avançons donc prudemment dans l’obscurité. Nous sommes ici pour assassiner discrètement le chef du cartel des Hyènes, qui a apparemment froissé notre employeur. C’est pour ça qu’il a fait appel à nous, connaissant notre terrible efficacité. Moi, je suis le hacker : c’est moi qui m’occupe de la partie informatique du boulot.
Comme je le disais, j’ai moi-même quelques modifications : la plus voyante reste mon bras droit, entièrement cybernétique. J’ai choisi de ne pas le couvrir par de la fausse peau : il ressemble à celui d’un squelette, dont les doigts se terminent par des griffes acérées. Ensuite, mon œil droit est robotique, mais ça, à moins de remarquer qu’il est mauve alors que l’autre est bleu, ça ne se voit pas. J’ai un certain nombre de circuits internes et beaucoup de câbles dans ma carcasse, qui sont extrêmement pratiques pour me brancher et pirater directement avec mon interface cérébrale. Enfin, j’ai fait remplacer les ongles de ma main gauche par de microémetteurs laser. Je peux ainsi matérialiser ce qu’on pourrait appeler des fouets d’énergie, et c’est grâce à eux que je viens de stranguler le vigile.
Au fur et à mesure que nous avançons dans le noir, j’entends Stain se plaindre comme à son habitude :
-       C’est dégueulasse, il doit y avoir des rats énormes !
Stain est ce qu’on appelle un charcudoc : c’est elle qui nous fait nos améliorations ou réparations mécaniques, quand elle a les pièces et qu’on a l’argent. Elle s’y connait aussi bien en médecine qu’en cybernétique, et c’est elle qui nous rafistole en général. Elle est douée ; autrefois, elle s’occupait de riches clients, mais un rival l’a attaquée et laissée pour morte. Elle s’est reconvertie en mercenaire, et ce n’est pas pour me déplaire. Paradoxalement, je crois bien que c’est elle qui a le moins de modifications corporelles de nous trois. Je sais que sous ses cheveux courts et roux se cachent des circuits qui améliorent ses capacités cognitives, c’est une sorte de génie. De plus, sa mâchoire est cybernétique aussi : elle peut « s’ouvrir » un peu comme des mandibules d’insecte pour révéler, normalement cachés dans un involucre mécanique, deux seringues aux pointes crochetées : ça lui permet d’aspirer du sang comme un vampire. En outre, elle tient dans sa main un pistolet-mitrailleur avec lequel elle a déjà fait un certain nombre de ravages.
Nous progressons de plus en plus dans le noir. L’obscurité ne me gêne pas : mon œil me permet d’y voir normalement. Nous finissons par arriver devant une seconde porte ; pas de console en vue, ça prendrait donc trop longtemps pour moi de la pirater. Nous allons devoir passer moins subtilement. Je me tourne vers Riddle, qui a déjà compris qu’on avait besoin de lui. Il s’avance vers la porte et commence à tenter de l’écarter, « à mains nues » si on peut dire.
Je ne connais pas le vrai nom de Riddle, et lui non plus. C’est d’ailleurs pour ça, je crois, qu’il a choisi de s’appeler « énigme ». Tout ce dont il se rappelle, c’est qu’il n’est que l’énanthème de qui il a pu être dans le passé. Il a été tiré in extremis d’un incendie. Ce n’était alors plus qu’un homme-tronc, le corps et l’âme meurtris. Il a été récupéré par un représentant d’une corporation ; ils ont accepté de le soigner et de lui payer de nouveaux membres en échange de ses services. Il a peut-être sacrifié une partie de sa liberté, mais c’était un guerrier bien avant l’opération, et je parie qu’il aurait tout plaqué pour marcher de nouveau. Là aussi étonnamment, je pense qu’à l’intérieur c’est le plus humain et empathe de nous. Il faut reconnaître que bien qu’il ait du mal à s’accepter, son corps est une vraie bénédiction. Il suffit de le voir ouvrir une porte que la plupart des gens ne pourraient même pas songer à essayer de forcer. Il se campe sur ses jambes de robot, et tire avec ses bras mécaniques. On voit toute sa musculature de fer se mettre en branle, ses doigts qui s’allongent et forcent au point de tordre le métal de la porte… Au final, la porte grince et s’écarte. Stain vérifie que rien ne s’est cassé dans la merveilleuse machine de notre ami : tout est ok.
Nous entrons dans cette nouvelle salle. Ce n’est qu’une salle de stockage, puisque nous sommes dans une ancienne usine à frétel. Nous entrons néanmoins en faisant attention aux pièges, sait-on jamais. Il nous faut traverser plusieurs salles, dans lesquelles se reposent tous les membres du cartel. Ils s’assoient sur des caisses ou quelque chose comme ça, puis se branchent avec leur prise à celle du mur. Tout le monde ne fait pas ça, les gens normaux dorment normalement, mais les Hyènes ont des modifications bon marché, et elles leur imposent de se charger chaque nuit, entre autres.
Nous passons silencieusement au milieu des corps inertes. Au final, le chemin fait un coude, et au bout se trouve le chef que nous devons tuer. Manque de bol, il est gardé par deux gros bras qui attendent devant une énième porte. Je remarque qu’un câble perdu pend au-dessus d’eux.
-       Attendez, dis-je aux autres, je crois pouvoir faire quelque chose pour ça. Je prends celui de droite, occupez-vous de l’autre à mon signal.
Je scanne le plafond à l’aide de ma prothèse oculaire. Le câble qui pend est bien relié au système du bâtiment. Je suis le trajet des fils dans le mur, et le plus discrètement possible, j’en arrache une partie avec mon bras mécanique. Je coupe une partie des fils et je m’y connecte ; ça y est, je peux contrôler le câble qui pendouille. Je hoche la tête pour prévenir mes compagnons, et nous comptons ensemble :
-       3… 2… 1… Go !
Mon câble s’allonge et se branche à la prise dans la nuque de l’homme de droite ; j’ai accès à tout son métabolisme, et griller son cerveau est un jeu d’enfant. Alors qu’il suffoque, son nez et ses yeux saignent et il commence à brûler de l’intérieur. Son collègue le remarque, mais avant qu’il puisse faire quoi que ce soit il est immobilisé et bâillonné par Riddle. Sans autre forme de procès, Stain sort ses mandibules de leur involucre et enfonce ses crocs dans la nuque, heureusement organique, du malheureux. Je vois l’hémoglobine qui quitte son corps pour passer dans les réservoirs et tuyaux à l’intérieur de mon amie. En quelques secondes, c’est fini. Ce que j’aime chez nous, et que les employeurs eux aussi apprécient, c’est notre synergie. On bosse ensemble depuis longtemps, et s’il y a bien quelque chose dont on peut être fiers, c’est ça.
Les portes coulissent sur le côté pour se ranger dans les murs une fois que je les ai piratées, et nous entrons facilement dans les quartiers du leader des Hyènes. Nous nous approchons doucement de lui, encore endormi. Il est branché, pour charger ses deux jambes bioniques. Je me penche sur lui, et lui couvre la bouche pendant que Stain aspire sa vie. Forcément, il se réveille, mais il ne peut pas faire grand-chose. En fait, si, il peut ; ses jambes mécaniques se détachent de son corps et foncent dans les salles précédentes pour réveiller tout le reste. On essaye de les rattraper, mais elles sont trop rapides. Un raffut pas possible retentit dans l’autre pièce, et bientôt on va avoir tout un cartel sur les bras. Merde !!!
-       Putain, la porte, la porte ! vocifère la vampire.
-       C’est bon, souffle Riddle en verrouillant l’entrée. Mais ils finiront par entrer. Il faut qu’on se barre d’ici.
-       Attendez ! dis-je. Le chef est mort, mais je vais télécharger ses données mémorielles. On pourra toujours les revendre, et à prix d’or, vu qu’on en aura l’exclusivité.
-       Ha ! rit la femme en se levant. Ce qu’il te manque en bon sens, tu le compenses en sens des affaires ! Allez, tu fais ça fissa et on file.
J’entends quelques jurons de l’autre côté, le bruit d’armes qu’on charge, et aussi le bruit de quelqu’un qui tente de forcer la porte physiquement. Ils doivent avoir une sorte de colosse amélioré, ou un truc dans le genre, donc je me dépêche de plus belle et plante un de mes câbles dans la prise de la nuque du chef. Pas le temps de faire la fine bouche, je télécharge tout et je sors. Je crie à l’attention des autres :
-       J’ai tout ! Je cherche une autre sortie avec mon œil !
La porte commence à s’ouvrir et quelqu’un essaie d’y faire passer le canon de son fusil. Je regarde les murs, mais apparemment la seule issue est celle par laquelle nous sommes arrivés. J’explique :
-       Y’a pas d’autre voie ! On ne peut sortir que par en face !
-       Sérieux ? réplique Stain en tirant vers elle le flingue qui dépassait. Alors essaie de bidouiller un truc avec la porte, je sais pas !
-       On a plus le temps ! prévient Riddle. Il faut les prendre par surprise. Soyez prêts.
Et là, ce fou ouvre la porte depuis la commande. Nous voyons toute une troupe armée en face de nous, aussi estomaquée que moi et la charcudoc le sommes. Mais nous réagissons plus vite. Le premier, Riddle déboite ses avant-bras et révèle deux canons qui se mettent à mitrailler nos ennemis. Stain fait feu avec son pistolet-mitrailleur, et moi je flagelle tous ceux que je peux avec mes projecteurs laser implantés aux ongles. Les Hyènes tombent comme des mouches, mais ils sont nombreux et ils finissent bien par nous canarder eux aussi.
Ma collègue et moi nous replions derrière notre machine humaine ; le blindage de son corps nous protège à peu près. C’est avec beaucoup de difficulté, balle par balle, que nous finissons par venir à bout d’eux. Dès que le dernier tombe, Stain se précipite pour vérifier les blessures de Riddle. Ce sont surtout les parties cybernétiques qui ont été touchées. Alors que nous courons vers la sortie, je la vois qui rafistole tant bien que mal le cyborg. En passant, nous réveillons d’autres Hyènes, qui nous pourchassent tout en faisant voler les balles. Je suis touché au bras, mais heureusement c’est le mécanique qui morfle. Notre docteur arrive à aspirer le sang d’un deux, ce qui augmente sa vitesse et son endurance.
Alors que la toute première porte est sur le point de se fermer, nous glissons in extremis… et passons. Enfin, nous sommes dehors !
Vite, nous repartons comme nous sommes venus, cette fois en riant un peu plus, tirés d’affaire pour le moment. J’enfonce les clés dans le contact de notre espèce de camping-car modifié, assez antique cependant, puis j’appuie sur le champignon et roule dans les rues de Night City jusqu’à ce que nous soyons loin. Pendant ce temps, Stain a commencé à réparer les parties endommagées de Riddle. Bizarrement, j’entends encore un léger bruit, celui d’une voiture. Ce pourrait être normal, dans une mégalopole, mais tout paranoïaque que je suis, je jette un coup d’œil dans le rétroviseur… juste à temps pour voir ces oyas de Hyènes arriver vers nous.
Loup

Les délires de Lucile

 

Cartelez, cartelez , dit le maître.
Sinon vous serez des énanthèmes
Et vous aurez beau involucrer
Toutes les divinités
Oyas, Oyas !
Vous resterez à jamais des fretels.
Lucile

-       Allons, allons, dépêchons, grommela  le surveillant.
-       Avez-vous fini votre cartel ?
-       Encore une minute, M’sieur, lui dis-je. Je n’ai pas terminé mon énanthème. Juste deux involucres à recopier.
-       Décidément tu seras toujours le dernier fretel.
Lucile

Au beau milieu du discours un cartel se produisit.
L’orateur bredouillant dut quitter précipitamment l’énanthème.
En tout involucre avis, je crois qu’il avait consommé de l’oyas.
Surtout ne le dites pas, on me prendrait pour un fretel.
Lucile

Car telle  était sa volonté.
C’était un énanthème,
Un des plus involucres qui soit.
Oyas, Oyas, avait-il hurlé
Quand on l’avait emmené.
Jamais , au grand jamais,
Il ne se prosternerait
devant tous ces fretels !
Lucile

Coquin de sort
Nous les copains d’abord
Car tel est notre fort,
Enanthèmes de tous bords,
Serions prêts à admettre nos torts
Pourvu que d’ involucres retorts
Se prenant pour fretels de mort
Reconnaissent aussi leurs torts.
Lucile

Avec un tendre regard Valentin déposa aux pieds de sa belle un plein cartel de roses si bien qu’elle lui sourit.
Bien qu’il fût jadis haine-en -thème  il sut toucher son cœur, jour après jour, par d’involucres poèmes.
Lorsqu’il lui fit enfin un léger baiser sur la main, puis sur la joue, elle en frémit.
Oh Yas, soupira- t-elle, mon doux sire, comme j’aimerais encore d’autres fretels !
Lucile


La vraie signification des mots :

Cartel : plaque ou une étiquette, fixée à proximité immédiate d’un monument ou d’un objet de collection
Frétel : instrument de musique ou partie d’un couvercle qui permet de le soulever
Oyas : diffuseur d’eau en argile
Enanthème : tâches rouges sur les muqueuses lors de certaines maladies infectieuses
Involucre : en botanique, collerette d’écaille de certaines fleurs

Exercice pour le jeudi 9 avril 2020

 

 Exercice : Restez chez vous…

Attention consigne : interdit de parler de confinement ou de virus

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Restez chez vous !


Au début j’avais pris sa phrase à la légère, comme une façon polie de respecter les convenances. Il m’avait répondu avec affabilité :
-       Merci, je vous en prie, restez chez vous, n’allez pas vous embêter avec ça !
Mais faisant assaut de civilités, j’avais aussitôt rétorqué que nos maisons étaient mitoyennes, et que ce n’était donc pas un problème pour moi, non, vraiment. Tiens, ça me faisait même plaisir de donner un coup de main, je n’avais rien d’autre à faire !
Mon voisin venait de perdre sa femme et je le voyais errer dans son jardin comme une âme en peine les week-ends, partir et revenir du boulot en soupirant toute la semaine, restant parfois quelques minutes dans sa voiture, les yeux dans le vague, avant de reprendre son souffle, d’ouvrir la portière et de replonger dans sa petite maison vide.
Ce jour-là, je l’avais entendu pester après le plombier pour une histoire de machine à laver. Ni une ni deux, j’étais allée proposer de lui faire quelques lessives. Il avait alors tenté de résister, mais je voulais absolument faire quelque chose pour lui et me sentir utile. Ce brave homme qui tentait de rester digne dans sa solitude forcée, ça me crevait le cœur !
Il a eu beau protester par politesse, j’ai pris la panière qu’il avait laissée au sol et je l’ai embarquée d’autorité.
Le problème c’est que l’enfer, comme on dit, est pavé de bonnes intentions. En remplissant le tambour je n’ai pas vu le slip kangourou rouge enroulé dans les draps blancs. Et voilà comment une grande partie de ses affaires est passée au rose, soutenu pour les chemises, pastel pour les fameux draps… Bref, rose !
Penaude, je lui ai ramené son linge avec une part de gâteau pour faire passer la pilule.
J’ai senti qu’il était un peu gêné au regard rapide qu’il a lancé au slip kangourou plié en trois sur le dessus de la panière mais, avec sa délicatesse habituelle, il s’est confondu en remerciements. Je lui ai demandé s’il ne goûterait pas « le gâteau du pardon » ? Il n’a pas osé me laisser entrer – sans doute le ménage laissait-il à désirer, je pourrais peut-être y pourvoir par la suite – mais il a croqué dans son brownie et s’est aussitôt extasié. J’étais ravie de lui avoir fait plaisir. D’ailleurs je trouvais qu’il avait beaucoup maigri ces derniers temps. J’ai donc insisté pour qu’il termine toute sa part et il s’est exécuté sur le champ en prenant bien soin de n’en pas laisser une miette. Je suis ensuite rentrée chez moi, juste à côté, en lui faisant des petits coucous, et en me promettant de trouver quelque chose pour rebooster son moral.
Quand j’ai voulu goûter « le gâteau du pardon », je me suis rendue compte qu’il avait à peu près la consistance d’une brique. Contrairement à mon voisin qui s’était régalé, j’ai l’estomac fragile, c’est pourquoi j’ai préféré jeter l’objet du délice, par précaution. Bien m’en a pris, car en l’attrapant dans mon frigidaire, je me suis aperçue avec horreur que la crème fraiche que j’avais utilisée était périmée depuis un certain temps.
La nuit, j’ai entendu à plusieurs reprises la chasse d’eau – Nos salles de bain mitoyennes ont été bâties en vis-à-vis, ce qui ne laisse que peu d’intimité – et des bruits de vomissements. Là, j’ai vraiment commencé à culpabiliser. Je suis restée un moment assise sur mes toilettes, à écouter et à me demander s’il fallait intervenir. Les vomissements avaient repris de plus belle avant qu’un silence glaçant ne s’impose. Sans doute fallait-il appeler un médecin ? Je me rhabillai en hâte pour sonner à côté.
Quand mon voisin ouvrit sa porte, l’air hagard, le teint blême, je me précipitai pour le soutenir et l’accompagner jusqu’à son canapé. Mais il attrapa fermement mon avant-bras et me dit, en me regardant droit dans les yeux :
-       Je vous en prie restez chez vous ! C’est une prière ! Je vous en conjure, je vous en supplie : Foutez-moi la paix !
Quel gougeat ! Avec tout ce que j’avais fait pour lui !…
Muriel

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-        Restez chez vous, me murmura-t-il à l’oreille, je viendrai vous y rejoindre…
Votre numéro de chambre, c’est  bien le 9…
J’acquiesçai d’un signe de tête.
Nous étions en séminaire dans ce charmant hôtel de campagne et avions eu un diner joyeux et convivial, un peu arrosé tout de même.
Nous avions tout de suite flashé l’un pour l’autre… Une espèce de coup de foudre. Aussi, étais-je ravie de sa proposition.
Je montais rapidement afin de me préparer. Je pris un bain parfumé, mis une nuisette très sexy que j’avais amenée « au cas où… » et m’allongeai sur le lit. J’éteignis la lumière et attendit.
Des soupirs et des murmures venus de la chambre mitoyenne à la mienne, me réveillèrent. Dans un sourire, je me dit que ces sortes de colloques étaient propices à des amours extra-conjugales.
Je regardai l’heure : 3h05. Il était tard ! Très tard. Voilà plus de deux heures qu’il m’avait fait cette proposition tentante. Et j’étais toujours seule ! Je pensais qu’il avait peut-être eu un moment de fatigue et s’était écroulé sur son lit, un peu comme moi, après tout et tentai de me rendormir.
A côté, les soupirs et les murmures devinrent des cris dont on ne pouvait ignorer la nature.
J’avais chaud tout d’un coup, très chaud !
La fête dura… longtemps….
Quand ils eurent terminé, je ne pus m’empêcher d’entrouvrir ma porte pour voir qui c’était. Horrifiée, j’en vis mon charmant cavalier en sortir ! Sur le pas de la porte, ma voisine me regardait en ricanant.
Au-dessus de sa tête, je vis son numéro de chambre : le 9 ! Exactement le même numéro que moi.
Alors que la veille au matin, j’étais plus que sûre qu’elle était au 6 !!!
Fabienne

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« Restez chez vous … » voyons quel effet a cette phrase, et les champs des possibles qu’elle induit.
Ce cher monsieur Jean François de Galaup, Comte de La Pérouse, aurait fini tranquillement sa vie, au coin d’un feu de cheminée en son domaine de Saint-Julien, au lieu de fracasser son bateau, voire son crâne, sur les récifs de Vanikoro.
Christophe Colomb n’aurait pas découvert l’Amérique ! Les peuples premiers lui en seraient reconnaissants, le 7ème art un peu moins : adieu Clark Gable et Vivian Leight et … « autant en emporte le vent ».
Tiens, il y en a deux qui n’auraient peut-être pas perdu la tête, au sens propre : Louis le XVIème et Madame l’aurait gardée sur les épaules
Imaginons François 1er dire cette phrase à Léonard : « Et voilà que le Louvre perd son chef d’œuvre ! » et probablement sa place de premier musée visité au monde !
Cendrillon aurait passé sa vie entière à souffrir de la méchanceté de sa belle-mère et de ses filles si elle n’était pas sortie danser.
La culotte à l’envers du bon roi Dagobert n’aurait pas eu un tel retentissement : sa femme le lui aurait sans doute fait remarquer, mais l’évènement aurait vite été effacé des mémoires, alors que là on le chante encore !
Que dire de l’incidence que cette phrase aurait pu avoir sur le premier animal un peu plus téméraire que les autres qui a osé mettre une nageoire en dehors de l’océan : téméraire mais obéissant il fait marche, pardon nageoire, arrière et l’évolution prend un tout autre chemin !!!
Par contre pour l’escargot ça ne change rien, il est de toute façon obligé de rester chez lui !
Dominique

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 Les enfants de minuit

Ce matin, en me levant, j’ai senti quelque chose de bizarre. Comme si cette journée allait être exceptionnelle, ou au moins différente.
Je suis allé au lycée normalement, rien d’inhabituel ne s’est produit. Enfin, inhabituel pour moi, ce qui ne veut plus dire grand-chose. Je sais que je ne suis pas comme mes camarades.
Je ne les comprends pas, ils ne comprennent pas.
Pareil pour mes profs, mes parents, tout le monde en fait. C’est dur à expliquer. C’est comme si j’étais dans un rêve, ou non, même dans un jeu vidéo. J’ai toujours l’impression d’être le seul personnage à être contrôlé par un joueur alors que tout le monde est un ordinateur, d’être au fond le seul humain dans un univers de carton-pâte. D’être le seul accroché à la réalité alors que tous les autres sont éthérés… ou c’est l’inverse ? Je ne sais plus, mais j’ai arrêté d’essayer de trouver la réponse il y a longtemps. J’ai beau n’avoir que 16 ans et des brouettes, je peux comprendre que malheureusement, certaines choses ne s’expliquent pas.
Je passe une journée de cours normale. Je mange seul à la cantine, comme d’habitude ; c’est pas comme si quelqu’un allait m’en tenir rigueur. J’ai fini par croire que la solitude était ma meilleure amie. Une amie un peu toxique, parce qu’elle chasse tous les autres, mais la seule que j’ai quand même. Je ne sais pas si elle me collera au train toute la vie, mais au moins pour le moment, mon écart avec les autres ne me dérange pas. Avant que vous le demandiez, bande de paranos, non, je ne me fais pas harceler. Je suppose que je dois être invisible et trop différent même aux yeux des brutes scolaires, et je ne vais pas m’en plaindre.
La cloche sonne la fin du dernier cours, et alors que tout le monde sort dans le plus grand des chaos, le prof nous prévient comme à chaque dernière heure de cours :
- Surtout, n’oubliez pas, la nuit restez chez vous !
Comme si on le savait pas, depuis le temps : si on sort, on ne revient jamais, personne ne viendra pour nous, c’est égoïste pour ceux qui nous aiment et ceux qu’on aime, et cætera et cætera… Sauf que moi, j’aime personne, et je ne sais pas vraiment si quelqu’un m’aime. Pour aimer, il faut comprendre, non ? En tout cas, c’est ce que je pense ; or je ne comprends personne et personne ne me comprend, donc je n’aime personne et personne ne m’aime. CQFD.
Ma mère vient me chercher. Je trimballe ma carcasse jusqu’à sa voiture, et me pose sur la banquette arrière. Elle sourit, pour tenter de me mettre à l’aise, mais c’est un sourire forcé, mal à l’aise, factice. Je ne lui en veux pas, je ne me souviens même plus de la dernière fois où j’ai (sou)ri sincèrement. Ah si, c’était l’an dernier, quand un gars de ma classe avait fait le zouave et avait trébuché dans les escaliers. Normalement les gags de chute c’est pas pour moi, mais cette fois j’ai ri à m’en casser une côte. Étonnamment, personne d’autre ne s’est esclaffé. On m’a regardé avec des regards estomaqués, mais j’étais tellement plié en deux que plus rien n’avait d’importance. J’ai compris leur réaction quand quelqu’un m’a appris plus tard qu’il s’était cassé plusieurs os et ne remarcherait peut-être jamais. Mais je suis vite parti, parce que rien que d’y repenser j’avais encore envie d’exploser de rire.
Je reviens à la réalité. Alors qu’on est presque arrivés, je scrute les panneaux : « QUAND LA NUIT TOMBE, RESTEZ CHEZ VOUS ! ».
Ils sont pas fatigués de répéter ça ? Je n’en vois pas vraiment l’utilité. Le soir venu, tout le monde a tellement peur que le diable frappe à sa porte que tout citoyen normal saute sous ses draps puis avale deux doigts de whisky et quelques comprimés, avant de sombrer dans la plus comateuse des nuits.
Là encore, je déroge à la règle.
La nuit, je me sens plus éveillé que le jour. En fait, lors du repas de midi, je me sens plus fatigué que jamais, alors que quand je me couche, mon corps est prêt à faire la nouba toute la nuit. Ah, vous voyez ! Plus personne ne dit « faire la nouba » à part moi. Que ce soit pour le métabolisme, les conventions sociales ou le vocabulaire, il semblerait que je suis condamné à ne rien faire comme le reste du monde.
J’ai pris l’habitude de vivre en me reposant peu. Un peu avant minuit, j’atteins mon pic d’énergie. Je n’arrive plus du tout à dormir, et je me lève pour aller grignoter quelque chose dans le frigo. J’ai un petit rituel, je prends un verre de jus de pomme et quelques gâteaux secs, puis je regarde la Lune sans dire un mot. J’adore la Lune. Sa lueur pâle me rassure, plutôt que celle aveuglante et grossière du soleil. L’argent est ma couleur préférée, d’ailleurs. Les rares personnes auxquelles j’ai déjà demandé quelle était leur couleur préférée m’ont à tous les coups dit un truc générique. Bleu, vert, jaune… Bref, rien ne change.
Sauf que si, un truc change.
D’habitude, c’est à travers le verre d’une vitre fermée que j’admire mon astre favori. Là, la vitre est entrebâillée. Timidement, je l’ouvre complètement. Je dois rêver. Maman a sans doute oublié de la fermer. Je passe la tête dehors ; rien ne vient troubler le silence. Je peux partir…
Je sens, étonnamment, l’étreinte familière de la Lune. Je sens qu’elle m’invite, qu’elle me fait comprendre qu’il faut que je sorte, que c’est fait exprès. Si vous, vous ne comprenez pas, c’est normal, pas d’inquiétude. Ce qui va suivre est dur à transmettre. Je me perds une fois de plus dans son halo, dans ce cercle si parfait et si bien tracé…
Elle est pleine, ma Lune.
Je jette un dernier coup d’œil au micro-ondes : 11h48.
Je retourne à pas de loup dans ma chambre, j’attrape un sweat pour ne pas avoir froid, j’enfile mes baskets, puis je passe la fenêtre.
Personne n’est là pour me déranger. C’est tellement plus serein que la cour d’école. Pas de bruit, pas d’élèves qui courent, pas de profs stressés et en surplus de caféine, pas de pions dignes d’être flics pour faire le gendarme. La Lune est avec moi, jamais je ne me suis senti aussi proche d’elle. J’ai l’impression que si elle le pouvait, elle mettrait sa main sur moi, comme la vieille qu’elle est à mes yeux. D’ailleurs, je ne sais pas ce qu’on leur a fait à mes yeux, mais ils voient très bien dans la nuit. Ou alors, on a juste exagéré la noirceur de celle-ci. Bref, je marche dans les rues, tranquillement, en laissant mes jambes aller là où elles veulent. Mais je sens qu’elles ont une petite idée en cuisse.
Est-ce la Lune qui les guide ?
Peu importe, je peux sentir qu’elles suivent un fil invisible. Comme si je remontais le fil d’Ariane (encore une expression rare pour un ado, tiens !). Comme si je remontais… vers là d’où je viens ? Je finis par arriver devant une espèce d’entrepôt désaffecté. Il faut que je sois là, je le sais, ou en tout cas, la Lune le sait. J’entends un grand fracas qui vient de l’intérieur, qui brise finalement le silence nocturne. Ne me demandez pas comment, mais je ne sursaute pas, comme si je m’y attendais. Je suis plus curieux que jamais ; vite, je trouve une entrée et je m’introduis. Là je les vois, tous les quatre, qui se tournent vers moi. J’étais attendu, apparemment.
Il y a un garçon aux cheveux longs, qui doit être à peine plus jeune que moi. Avec lui, une petite d’environ six ans et un petit qui semble en avoir huit. Finalement, une grande fille brune, qui doit être un peu plus âgée que moi. Ils me sourient, et je ne sais pas pourquoi, je me mets à sourire. Ils ne respectent pas l’interdiction eux non plus ? Je note aussi qu’ils ont tous les yeux d’un argent brillant. L’ainée prend la parole et me salue :
-    Bonsoir, Dorian. Nous t’attendions.
-    Vous êtes les enfants de minuit, c’est ça ? je demande. Mais… comment vous connaissez mon nom ?
-    Et toi, comment sais-tu que nous sommes les enfants de minuit ? dit le garçon de mon âge en riant. Tu ne le savais pas jusqu’ici, n’est-ce pas ? Tu n’avais même jamais entendu parler de ce terme. C’est la Lune qui te l’a soufflé à l’oreille. C’est la première fois que tu sors la nuit, et pourtant tu as toujours senti que c’était ta plus proche amie.
C’est le chaos dans ma tête. Je n’arrive pas à m’expliquer tout ce qui se passe, mais jamais je ne me suis senti autant… chez moi. On ne s’est jamais vu, mais ils me comprennent plus que tous ceux que j’ai rencontrés jusqu’ici. Ils sont comme moi. La petite s’avance et m’affirme :
-       Tu n’es pas comme les autres, n’est-ce pas ? Tu es fatigué le jour et réveillé la nuit.
-       Tu as l’impression d’être le seul humain dans un univers de carton-pâte, continue le gamin.
-       Tu ne parles pas comme les autres, tu ne les comprends pas et ils ne te comprennent pas, poursuit le garçon de mon âge, avant de laisser l’aînée finir :
-        Tu es l’un des nôtres, Dorian. Tu es un enfant de minuit. Cherche en toi, et tu sauras que c’est vrai ; la Lune le confirmera.
Mon alliée d’en haut pointe d’ailleurs le bout de son nez, et quelques faisceaux lunaires pleuvent sur nous depuis le plafond à la tôle trouée. La fille reprend :
-    Minuit approche. Tu sais, la Lune est notre meilleure amie, mais entre nous, nous le sommes encore plus. Des frères et des sœurs. La Lune nous relie, nous connecte, et partage ses forces avec nous. Plus la nuit se lève, plus nous devenons puissants.
À minuit, nous sommes à notre apogée. Puis, plus le jour avance, plus nous faiblissons. Le Soleil, à midi, nous sape et pourrait peut-être nous tuer. La journée, nous nous cachons dans des sous-sols et nous dormons un peu. Quand la nuit arrive, que tout le monde rentre chez soi, nous sortons, et la ville est à nous. C’est pour ça qu’il y a un couvre-feu : les dirigeants ont peur qu’une bande de gosses vienne tout détruire, et nous prennent pour des sauvageons. Ils pensent que nous tuons à vue la nuit, ce qui est bien sûr faux, et ils imposent que les gens restent chez eux pour « éviter tout accident ». En vérité, on va dans des endroits comme celui-ci, et on fait un peu la nouba !
-      Faire la nouba ? Je croyais que personne ne disait ça à part moi ! Oui, vous êtes vraiment ma vraie famille.
On sourit tous les cinq, en chœur. Le plus grand de mes frères informe :
-     Grâce à la Lune, nous pouvons faire des choses inimaginables.
Surtout maintenant, à minuit. Regarde, tu vois les gros pneus là-bas ? Il te suffit de penser que tu les soulèves, et la Lune t’aidera à le faire. Essaie.
Je regarde au loin ce qu’il m’a désigné, des pneus de véhicules de chantier, qui doivent bien faire ma taille, et deux fois mon poids. J’imagine que je les prends avec les mains, et  d’un seul coup,  ils se soulèvent alors que je suis à l’autre bout de la salle ! Il est minuit, je le sais. Je ne sais pas comment je le sais, mais j’en suis sûr. La petite fille me regarde, puis désigne la carcasse d’un énorme camion, sans doute celui pour lesquels les pneus étaient prévus. Elle lève les bras, et en même temps c’est l’armature immense qui se lève. Comme quoi on a toujours besoin de plus petit que soi !
Nous avons beaucoup joué comme ça, toute la nuit. Que ce soit balancer des pneus et des épaves, ou juste casser des vitres en lançant mentalement des pierres, tout était génial. Je n’ai jamais été aussi bien que ce soir. Je ne m’étais jamais senti aussi vivant, aussi authentique, aussi moi.
Au final, nous nous sommes soulevés les uns les autres, et nous sommes montés sur le toit. Nous nous sommes mêmes envolés jusqu’au sommet d’un gratte-ciel, le plus haut où je sois allé de toute ma vie. Là, la plus âgée de mes sœurs m’a demandé :
-       Que vas-tu faire, Dorian ? Retourner chez toi ? Rester avec nous ?
-       Chez moi, c’est là où vous êtes. Je n’ai besoin de rien qui se trouve chez moi. Tout ce dont j’ai besoin, c’est de vous, de votre compréhension. Rien ne me retient nulle part, je n’ai jamais eu d’amis et ma famille n’en était pas vraiment une. J’ai rarement pris une décision aussi rapidement : je reste avec vous. Je suis un enfant de minuit.
Tous avaient souri de nouveau, et je les avais imités. Nous savions tous ce que j’allais dire avant que j’ouvre la bouche. Puis, comme il n’y avait plus rien à dire (il n’y avait en fait rien eu à dire depuis le début), nous avons attendu, en silence, pendant assez longtemps. Les mots étaient superflus, nous savions ce que les autres ressentaient, d’instinct. Nous étions en symbiose, en parfaite connexion, et personne n’aurait pu rompre cet instant magique.
Cependant, l’aube n’est pas une personne.
En même temps, nous nous sommes levés, impeccablement synchronisés. Nous nous sommes mis en ligne au bord du gratte-ciel, nous tenant la main, faisant front à un ennemi à la fois invisible et flagrant, aussi insidieux que foudroyant. Nous avons senti comme un seul le premier rayon de soleil nous percuter. Je n’avais jamais aimé le soleil, je ne l’appréciais pas, sans toutefois le haïr, mais cette lumière m’atteint avec la force d’un coup de poing. Je sentis les autres encaisser eux aussi, en restant stoïques et forts face à une bataille qu’on perdrait pour la regagner, puis recommencer.
Jamais je n’oublierai ce moment, où unis dans l’adversité, nous sommes restés de marbre malgré les poignards de l’aurore.
Jamais je n’oublierai mon tout premier lever de soleil.
Loup

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 Rester chez vous

Quand le taxi est arrivé, je l’ai vu tout de suite. Ce n’est pas difficile, je guette tout le jour derrière la baie vitrée jusqu’à ce que la gouvernante me mette au lit. Moi, aussi j’attends l’arrivée des Tartares, comme Dino.
J’ai souri : le chauffeur aurait pu être un Tartare. Un Turco-mongol, comme on dit maintenant. Non je ne pense pas à ce Tartare-là : le plus profond des enfers. Si vous avez relu Homère, vous connaissez ses lacs de souffre où les criminels expient. J’aurais bien expié avec les jolies Danaïdes. Moi qui ai tant aimé les corps, à m’en damner. Je vous parle par mes lectures. Ces derniers temps, je ne voyageais plus qu’en littérature. Mais je n’atteindrai jamais l’Oméga.
Le taxi m’a emporté. Fétu de paille dans le Chergui de l’affection familiale. Vous, mes petits-enfants, m’avez recueilli. Que vous êtes jeunes et pourtant si attentionnés. Merci, abondamment. En revenant du travail vous me consacrez un peu de temps. Pour la toilette de mon corps et mon âme. Du temps de gaieté. Pendant une demi-heure je suis sous perfusion de votre sérum de bonté. A tour de rôle, vous me réchauffez.  Vous ajoutez à mon repas du soir un peu de sel et de poivre de votre vie. Cela vaut tous les épices du Sichuan. Toi, surtout, ma petite Amélie. Dont la main si douce sent la vanille. Si fort que ma langue se frotte à mon palais.
Mais je n’ai pas faim. Sommeil non plus.
J’écoute les bruits de la nuit comme un marin pendant son quart. Mais je suis en alerte pour rien.
Pour rien.
La maison vit, elle. Votre lit qui bouge. Avec ferveur. Avec douceur, en chuchotant. Votre réveil enchanté. Votre douche italienne dont je perçois la brume tiède comme un coussin. Dehors, le chien qui rôde et renifle mon odeur incongrue. Parfois il gémit votre présence. Jamais, je ne pourrai le caresser.
Les journées ne défilent pas. Le temps est imperceptible à mes sens outragés. On me nourrit à midi. On me change en silence. Puis, on me met au fauteuil, comme un paquet en poste restante. Ce temps, j’aimerais le faire fuir.
Je n’aime pas la télévision, pourtant allumée comme un déversoir d’ignaritudes. Pour moi, pas de téléphone, pas d’ordinateur. Le préfixe télé m’éloigne de tout. Il est façonné pour ça. Le monde a fait des télé-enfants. Si loin. Si formidablement loin qu’ils se croient si proches. Non Philippe, je ne veux pas de plaquette… enfin de tablette, comme tu veux. Tu me l’as déjà dit : j’aurais eu un choix infini de lectures.
Heureusement, quelques livres sont encore en moi. Dans mon crâne. Dans mon ventre. Dans mon cœur. Seules mes jambes infirmes sont vides.
La fenêtre est trop haute. Je ne vois pas le jardin, la rue, la ville, la vie…
Hier Philipe, tu m’as crucifié ! Tous mes objets ont été vendus au vide-grenier du quartier. Ma belle bibliothèque. Tu m’as remercié pour la nouvelle voiture, neuve, remplie d’écrans. A peine si mes yeux étaient humides.
Je suis là. Je suis là. Je ne dis rien. Ne me plains pas. J’ai évité l’asile.
Merci mes enfants. Merci à votre tendresse innocente.
En vérité, je vous le dis. Je suis de passage.
Bientôt. Le plus tôt possible. Je ne pourrais plus « rester chez vous ».
Bertrand

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-       Restez chez vous ! je vous dispense de préavis.  Je-ne-veux-plus -vous- voir !!! JAMAIS ! vous entendez !
Abasourdie, je quittais le bureau du directeur, n’ayant rien compris à sa diatribe sinon que désormais j’étais au chômage.
J’eus beau me remémorer les semaines et les mois précédents, rien ne justifiait ce renvoi. Avais-je, ignorante, été l’objet d’une cabale ? De quel sournois règlement de compte étais-je la victime ? Où que me conduisent ma mémoire et mes réflexions, pas la moindre piste de réponse.  J’étais plus que perplexe !
Cependant, suite au récent héritage d’un lointain cousin, mon compte bancaire était relativement (et exceptionnellement) bien garni. Le proche avenir s’ouvrait somme toute sous d’assez bons auspices.
Dès lors, pourquoi se précipiter à Pôle Emploi ?
Une agréable parenthèse dans ma vie trop bien rangée était la bienvenue.
J’avais longtemps repoussé l’écriture d’un roman que je portais en moi depuis de longues années.  Pourquoi ne pas me lancer ?  Un autre désir me titillait également : faire un long et lointain voyage.
Je rêvais de visiter le Rajasthan, de me gaver de nans, chapatis, curry divers et autres délices ; je m’imaginais déjà déambulant à l’ombre d’un palais, vêtue d’un sari chatoyant… les Seychelles m’attiraient aussi : coco-fesses, grands rochers ronds et sable blanc…
Le Laos. Ah ! Le Laos ! Ses temples, ses marchés de nuit colorés, les balades sur les berges ombragées du Mékong, ce fleuve immense avec des ponts en bambous, les villages de pêcheurs…
La tête dans les nuages, j’échafaudais mille voyages, me laissant, par avance, bercer par le parfum de l’aventure.
Soudain mon portable se mit à vibrer. J’étais convoquée par ma boite, mon ex-boite devrais-je dire, pour récupérer ma dernière fiche de paye ainsi que quelques affaires personnelles oubliées dans mon casier.  Résignée à retourner sur les lieux de ma déconfiture, je sautai dans ma voiture. Dix minutes plus tard, mal à l’aise, je pénétrai dans le bâtiment. Il me sembla que l’hôtesse d’accueil avait un drôle d’air. J’avais dû faire la joie des bruits de couloir ! L’attitude de la secrétaire de direction me parut également inhabituelle. Elle me fit attendre quelques longues minutes avant de m’introduire dans l’Open space réservé aux grandes réunions…
- Poi-sson d’avrrrilll ! s’esclaffèrent tous mes collègues, ravis d’avoir pu mettre le directeur dans la combine. Ce dernier, un peu gêné de s’être directement impliqué, me tapa sur l’épaule, bredouillant un « sans rancune » qui me laissa dubitative.
J’étais à la fois soulagée et déçue.
Adieu le chômage, mais aussi adieu mes grands rêves de voyage… Enfin, pas tout à fait car cette mauvaise blague avait fait germer en moi d’autres envies. Désormais, en rentrant du bureau, je m’installais chaque soir à ma table pour écrire et mon roman avançait bien. Quant à mon prochain voyage, il est programmé pour juillet. À moi, palais, saris et chapatis… Je m’envole pour l’Inde !
Patricia

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 Orgueil, quand tu nous tiens…

Ses flancs ruissellent de rouille sous les assauts de la pluie diluvienne, mais entre les coulées marron, quelques écailles de peinture rappellent que du temps de sa lointaine splendeur, il était bleu. Malgré de trompeuses apparences, ce misérable tas de ferraille est un bateau et il flotte, pour des raisons aussi incompréhensibles qu’obscures, en totale contradiction avec les lois fondamentales de la physique. Archimède s’en retourne dans sa baignoire !
Le « Taimareho » est le dernier navire à sortir, malgré une météo épouvantable et une foule ruisselante se bouscule pour monter à son bord. On s’invective, on pousse des coudes, on écrase les enfants, tous obsédés par la volonté farouche d’embarquer.
Car bien que situé à plusieurs centaines de kilomètres de l’archipel, le cyclone intense « Harold » noie Honiara sous un déluge, balayé par un vent furieux. La rivière sort de son lit et la ville s’enfonce sous des eaux sales qui charrient des tonnes de détritus et de boue.
Alors ces passagers, qui habitent l’île voisine de Malaita, veulent absolument rentrer chez eux, où ils se sentiront à l’abri, loin des miasmes de la capitale inondée et proches des leurs. Tout est bon pour embarquer sur le bateau de la dernière chance. Mais ils sont beaucoup plus nombreux que la capacité réglementaire du ferry et les places sont chères. La plupart d’entre eux devront s’entasser sur les ponts, exposés à la fureur des éléments.
Dans la passerelle, le commandant procède aux ultimes vérifications.
- Je vous en prie, restez au port ! Renoncez, c’est de la folie ! Je…
Le capitaine du port aura tout tenté pour différer ce départ, mais le commandant furieux éteint la radio d’un geste sec.
- Ces poules mouillées m’énervent tonne-t-il à l’adresse de son second terrorisé ! Si on les écoutait, on ne sortirait jamais ! Ca connaît rien à la mer et ça vous donne des conseils !
Partagé entre la crainte que lui inspire son supérieur et la peur de la tempête, le second décrète que la mer est la plus dangereuse et tente de se rebeller.
- Commandant, il y a plus de 50 nœuds de vent, la mer est démontée et nous sommes trop chargés. Renonçons, c’est du suicide !
- Quoi ! Vous aussi ! Je vous collerai un rapport au retour ! Mon p’tit gars, vous êtes pas prêt de monter en grade, c’est moi qui vous le dit ! Procédez aux manœuvres et plus vite que ça ! Départ dans un quart d’heure ! Exécution !
Le « Taimareho » appareille finalement avec une petite heure de retard. Pendant ce temps, « Harold » s’est encore creusé, passant du niveau 4 au niveau 5.
Dans le nord du Vanuatu, c’est l’apocalypse. Des rafales à 300 km/h pulvérisent les maisons, broient les arbres et lèvent des vagues gigantesques qui engloutissent les côtes, noyées par la pluie et les rivières en crues. Mais ici, aux Salomon, un vieux ferry bondé prend la mer…
Et il apparaît vite que c’était effectivement une très mauvaise idée car le chenal de Guadalcanal, d’habitude si calme, est méconnaissable. Des vagues courtes et abruptes, d’environ 4 mètres, bousculent le pauvre navire qui plonge, se cabre, tangue et roule en une gigue démentielle. Lorsque la proue enfourne en se fichant dans le creux des vagues, des tonnes d’eau déferlent sur les ponts, projetant les malheureux passager les uns contre les autres et les encastrant violemment contre le bastingage. Trop lourdement chargé, le vieux bateau peine à se relever ; on attend à tout instant qu’il coule ou chavire.
Il faudrait rentrer à l’abri relatif du port. Il faudrait faire demi-tour. Mais le commandant, ancré à son orgueil, refuse.
- Commandant…
Tente une dernière fois le second, blême de terreur.
Mais l’autre ne répond pas. Il n’ajoute pas non plus que lui, un homme de Malaita, ne va pas s’en laisser compter par un minable de Guadalcanal. La guerre civile qui a déchiré le pays en 2000 est officiellement finie, mais les braises des vieilles rancœurs rougeoient toujours…
Pourtant, l’enfer s’est invité à bord. A l’intérieur, dans les remugles infects de vomi, les gens s’épuisent à se cramponner à leurs sièges. Les bébés, les enfants et même des adultes, hurlent comme en silence, car le vacarme de la tempête couvre leurs cris dont ne témoignent que leurs regards horrifiés et leurs bouches tordues.
Mais le pire est à l’extérieur. Fauchées par les vagues et déséquilibrées par les mouvements brutaux du bateau, les grappes humaines sont ballotées les unes contre les autres, bord sur bord. La violence est telle que certains basculent par-dessus bord et tombent à la mer. Des bras se tendent pour tenter de les rattraper, ces mêmes  bras qui tout à l’heure écartaient et cognaient, essaient désespérément de ramener à la vie ceux que les eaux sombres engloutissent. Concurrents dangereux deux heures plus tôt, devenus frères au cœur de la tempête…
On hurle aussi en direction de la passerelle claquemurée. Mais le bateau poursuit sa route chaotique. Il finit par contourner l’île et un calme irréel remplace la furie. Ils accostent tranquillement, comme si de rien n’était.
- Alors, vous voyez qu’on est passés ! Prenez-en de la graine, mon petit.
Triomphe le commandant soulagé. Il se montrera clément malgré son insubordination, car avouons que la situation était plus délicate que prévu et il a eu bien peur, lui aussi ; il n’avait pas tort, finalement, ce jeunot.
Il fallut du temps pour réaliser l’ampleur du drame. Outre les nombreux blessés, on recensa 28 disparus dont la mer continue de rendre les corps. Oui, il valait mieux rester chez soi…
Inspiré de faits réels survenus le 03 avril 2020
Écrit en hommage à ces malheureux, victimes de l’orgueil d’un homme, plus que de la puissance d’un cyclone
Mireille

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-       Comment dois-je vous le crier ? Quoi c’est comment qu’vous parlez français ? Bande de métèques. Vous trainez dans les rues. Toujours à l’affut d’un mauvais coup. J’vous reluque. Derrière les rideaux de mon appart. Et à l’odeur, j’sens bien que vous ne fumez pas qu’du tabac. Et tous vos trafics, hein ! Y en a des choses qui passent de la main à la main. Et vos nanas. Toujours à vaquer sur le trottoir. C’est pas une chrétienne de vie, ça. Si j’ai ouvert ma fenêtre c’est pour secouer mon chiffon de poussières.
Si ça pouvait chasser les miasmes de notre société !
Vous avez de la chance que j’habite au troisième étage. Sinon, je vous aurais poursuivis. Jusqu’au-delà de la Méditerranée. A la fourche. Comme dans nos campagnes. Bande de macaques, restez chez vous !
-       Bonjour Madame. Je suis votre voisin de dessus. Ma fenêtre est ouverte en permanence, été comme hiver. L’air frais m’apporte oxygène et nouveautés. Les odeurs du printemps et les chansons des rues. Je me suis permis de toquer à votre porte pour m’entretenir avec vous. Puis-je entrer un bref instant ?
-       Mais, faisez donc Monsieur le Professeur. J’aime beaucoup votre costume de lin. Vous êtes tout beau, habillé de blanc. Malgré votre grand âge.
-       Merci pour ces compliments, chère Madame. Sans sucre, le café à la chicorée.
-       S’cusez la tasse ébréchée.
-       Voilà, comme je vous le disais, ma fenêtre et ma porte sont ouvertes tous les jours que la nature fait. A tout et à tous. C’est ainsi que je viens d’entendre votre colère.
-       Vous m’avez bien entendue, Monsieur le Professeur.
-       Puis-je vous faire quelques remarques amicales. Vous êtes, sans aucun doute, française. Je le prétends aussi. Bien que né en France outre-mère. Ne seriez-vous pas un tantinet xénophobe, chère Madame ?
-       Non !!! Bien sûr que non ! Mais je suis tout ouïe. Je vous écoute.
-       Nous habitons un beau pays. Vaste, divers, aimé des peuples. Comment diable se nomme-t-il ?
-       La France, par Dieu !
-       Oui, le royaume des Francs. Ces anciens francs, comme vous le savez, ce sont des Alle man (tous les hommes). Les Romains considéraient que la Francie était une partie de l’Allemagne, hors pax Romana. Souvenez-vous de la bataille de Poitiers. C’était un combat gagné de haute lutte par Charles Martel, nom bien connu des politiques. D’un côté les Francs et les Burgondes. De l’autre les Omeyyades. Plus tard appelés Sarrasins, puis Bougnouls. Son petit-fils Charlemagne, notre empereur d’Occident, était un roi allemand. Dont la capitale était Aix la Chapelle, qui n’a rien à voir avec la ville voisine d’Aix en Provence. Notre « grand » Napoléon a eu bien de la chance de naître français. Le doge de Gênes a vendu l’île de beauté à Louis XV un an avant le 15 août 1978. Dans le lot étaient inclus des vendus, la famille Buonaparte et son accent italien. Pourvou qué ça doure !
A juste titre, la France s’enorgueillit de grands noms. Le père de Dumas est Haïtien. Gauguin descend du roi espagnol du Pérou. Le père de Ravel est Suisse, comme Rousseau. Plus près de nous, la mère de Piaf est italienne et le père de Jean Ferrat est russe. Et « Deux Gaules » a eu bien de la veine de naître en Flandres du bon côté de la frontière !
Vous devriez y réfléchir, chère Madame.
-       Mais, c’est tout réfléchi, vieux con ! Reprenez vite l’escalier avant de prendre du balai. Et : « RESTEZ CHEZ VOUS ! »
Bertrand

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Ordre a été donné aux animaux de la terre :
« Restez chez vous !
Ne volez plus, ne rampez plus. Refusez de sortir des étables !
Faisons tous ensemble la grève du butinage, de la traite, des poissons dans les filets,
des œufs qui tombent presque tout cuits dans les coquetiers…
Assez d’exploitations, assez de massacres inutiles !
Il est grand temps que l’Homme apprenne à nous respecter… »

Venue du HCSAT (le Haut Conseil Scientifique des Animaux de la Terre), cette injonction a été mise immédiatement en application avec une rigueur militaire.
Nous savons tous que persévérance et solidarité sont les deux mamelles de la grande Internationale du genre animal.
Tout avait  été préparé avec minutie par les ouvriers-bâtisseurs-animaux.
Des stocks de nourriture se sont patiemment constitués aux quatre coins de la terre au fil des mois afin d’assurer une autonomie de survie en autarcie pour l’ensemble des espèces.
Des caches ont été construites dans tous les milieux : aériens, aquatiques, souterrains.
Du jour au lendemain, plus un animal sauvage n’était visible à l’œil nu.
Plus de chants d’oiseaux, plus de danses de papillons, plus de miel, plus de lait, plus de viande, plus de poissons dans les filets, même plus un insecte ou un ver de terre à se mettre sous la dent.
Dans les fermes, les vaches ne fournissaient plus de lait, les poules ne pondaient plus.
Dans les abattoirs, les machines se retournaient contre les hommes et protégeaient les bêtes d’une mort programmée.
Un silence funeste s’était abattu à la surface de la terre. Finies les trilles des oiseaux, les meuglements des vaches et les bêlements des moutons. Disparus les coassements, les caquètements, les hennissements, les rires des hyènes et les hurlements des loups.
Pendant que les hommes s’activaient dans les laboratoires pour pallier l’absence de nourriture d’origine animale, les animaux, eux, reprenaient du poil de la bête.
Ils prenaient le temps de se reposer, de papoter, sans crainte d’être attrapés, chassés, pêchés, coupés en tranches, brûlés, transformés en poudre ou en bâtonnets surgelés.
Ils ne connaissaient plus la pollution, ni les massacres  perpétrés de tous temps à leur encontre.
Plus de stress, rien que de la joie et de l’insouciance, lovés dans leurs petites caches douillettes.
Ils se mirent à se reproduire avec entrain, sans angoisse pour l’avenir de leur progéniture.
Ils organisèrent des rassemblements géants à la nuit tombée, loin des regards indiscrets, pour fêter sans fin le renouveau de leur bonheur.
Quant aux hommes, nul ne sait combien de temps dura leur supplice.
« Restez chez vous » ? ! Impensable, disaient-ils ! Cela ne nous arrivera jamais !
Marie-Pierre

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« Restez chez vous ! Rentrez chez vous ! »
C’est un haut-parleur qui gueulait cet ordre depuis l’hélicoptère royal.
Dans un pays où la monarchie était absolue, il ne faisait pas bon s’opposer aux ordres de sa Majesté, commandeur des croyants. Alors les petits vendeurs à la sauvette remballaient en hâte leur marchandise, les prostituées du « bousbir »rentraient précipitamment et claquaient les lourdes portes de la « maison », les femmes seules remontaient vite leur voile et fonçaient tête basse vers leur riad tandis que les hommes rabattaient la capuche de leur djellaba et couraient chez eux, les petits trafics illégaux disparaissaient au plus profond des fondouqs, les commerçants abaissaient leurs rideaux. Même le souk aux épices se faisait discret : le vendeur se glissait sous les tréteaux après avoir jeté une couverture sur la marchandise.
En un instant  la ville serait désertée, l’hélicoptère royal pourrait se poser au palais tandis que la cohorte des luxueuses voitures qui drainaient le harem passerait dans les rues sans que personne ne pût distinguer les visages de celles qui agrémentaient les nuits royales…
Tout ça pour ça !
Huguette


Restez chez vous !!!
Oui, surtout restez chez vous.
Quand un cartel de fêtards vint tambouriner à ma porte, je leur fis savoir tout net que je ne voulais pas
d’énanthèmes chez moi.
Je m’enfermai à double tour.
Puis ce fut la sonnerie stridente du téléphone.
Encore un de ces involucres prestataires de services !
Je lui raccrochai au nez.
Oyas! Maintenant c’est la tondeuse du voisin qui se met en route.
Fi donc de tous ces fretels, qui viennent vous escagasser, alors que vous, vous aspirez à une seule chose, à RESTER CHEZ VOUS, dans le calme, quitte à brancher à fond la radio pour le leur faire savoir.
Après tout vous êtes chez vous.
Lucile

Restez chez vous.
Dans ma maison retrouvée le temps est suspendu.
Je savoure le silence et souris à ces invisibles présences  qui habitent ma demeure.
Souvenirs enfouis me reviennent en mémoire, tels des caresses.
Terre et Ciel se rejoignent, Passé et Présent confondus.
Restez chez vous, oui, surtout restez chez vous , en vous, tout en gardant ouverte la porte de votre cœur.
Lucile
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