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TELE-ATELIER DE CONFINEMENT DU 30 MARS ET DU 2 AVRIL 2020

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Devoir pour le lundi 30 mars

 

Devoir : Trouvez une origine à l’expression « mener en bateau ».

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Il est des gens pour qui l’apparence est primordiale, Yann était ce ceux-là. Breton de souche, il était fils et petit-fils de marin. Le hic, c’est que, contre toute attente, la mer n’était pas son élément de prédilection. Yann n’avait pas le pied marin…
Afin de donner le change et ne pas trahir cette longue tradition familiale, pour une bouchée de pain, il fit l’acquisition d’un vieux rafiot dont on lui avait, avec beaucoup de conviction, vanté les mérites.
Pendant longtemps, trop longtemps, il resta à quai mais il fallut bien un jour, crédibilité oblige, que ce bateau prenne la mer. Cette première sortie fut, hélas ! aussi la dernière, le capitaine d’opérette ayant d’emblée menée l’embarcation à sa perte. Une masse rocheuse que la marée montante cachait traitreusement servit de cercueil à l’infortuné bateau.
Il n’y eut pas mort d’homme mais seulement une grave atteinte à son amour propre, car on porta rapidement secours à Yann. Stoïquement, il dut subir les quolibets qu’il avait toujours redoutés.
Cependant, la moquerie n’était pas bien méchante et c’est devant une bolée de cidre bien chaud que, pour le réconforter, on lui conta l’histoire d’un très lointain ancêtre dont il devait indubitablement tenir.
Tout comme Yann, dès sa première sortie, Gaël le Malchanceux (c’est sous ce triste nom qu’il resta dans les mémoires), fit couler corps et biens son navire. Fils à papa, tout frais émoulu d’une école de navigation réputée, tel un paon, avant le grand départ, il se pavanait… il fut la risée de tous et sa mésaventure devint légende. A l’époque, lorsqu’on voulait se gausser d’un « marin d’eau douce », il était courant de dire « va donc voir Gaël le Malchanceux, il saura te mener en bateau ».
L’expression a perduré mais avec le temps, comme le plus souvent, son sens a évolué. À la notion initiale d’échec s’est progressivement substituée l’idée d’une manœuvre dilatoire doublée d’une intention de tromper.
Si d’aventure, un quidam tentait de vous mener en bateau, peut-être aurez-vous désormais une pensée pour ce pauvre Gaël, malchanceux pour l’éternité.
Patricia

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Lorsque j’étais enfant, j’avais l’habitude de passer les grandes vacances chez mes grands-parents. Ils habitaient une petite maison isolée, en haut d’une colline.
Au pied de cette colline, un banc, à l’abri d’un grand chêne nous offrait un paysage à l’infini et reposaient mes petites jambes fatiguées.
Mémé n’était pas patiente et me rabrouait souvent. Il faut dire que, comme toutes les femmes à cette époque, c’est elle qui se chargeait de tout : le ménage, la lessive, la cuisine, les poules et les canards. Et il n’existait pas d’aspirateur pas plus que de machine à laver ou de robot cuiseur…
Pépé, lui s’occupait de son jardin, mais surtout, il me racontait avec force détails les fabuleuses histoires de sa jeunesse que je prenais pour argent comptant,  moi,  petit garçon crédule, épris de liberté et de merveilleux. Je le considérais comme mon héros et j’écoutais bouche bée tous ses récits.
Malheureusement, mon pauvre Pépé souffrait beaucoup d’arthrose. Et la douleur devenait de plus en plus forte au fur et à mesure de la journée, l’obligeant à se replier et se murer dans le silence le soir venu. C’était donc le matin qu’il était le plus bavard.
Comme moi, il aimait à se lever tôt, dès que l’aube éclairait de ses faibles lueurs notre chambre sans rideau. Alors, nous partions pour une longue promenade. Au retour, nous ne manquions pas de nous arrêter sur le banc et c’est là qu’il me racontait ses plus belles histoires.
J’étais tellement heureux quand, au souper, il me disait :
-       Demain, je te mène en bas, tôt.
Mémé, qui ne comprenait pas grand-chose, lui disait toujours :
-       C’est pas bon de mentir aux enfants ! Pourquoi tu lui dis toujours que tu vas le mener en bateau, alors que tu n’as même pas une vieille barcasse…
Pépé me faisait alors un clin d’œil et j’entends encore l’éclat de son rire.
Fabienne

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Un jour, un gars était parti pêcher sur son zodiaque par un bel après-midi.
Si beau qu’il s’était endormi, la bouteille encore à la main. À l’éveil, il se rendit compte qu’il avait dérivé (et pas que moralement), et qu’il était arrivé dans un marais.
N’ayant pas l’habitude de naviguer dans ces eaux troubles, il fut rapidement perdu. Cependant, alors qu’il finissait sa dernière goutte de liqueur et qu’il avait presque perdu espoir, il eut une vision. Il vit une espèce de créature, mi-homme mi-crocodile, traîner son zodiaque à travers le marais. Au bout de quelques virages, il était tiré d’affaire.
Il se retourna pour remercier la créature, mais elle avait déjà disparu.
Il retourna chez lui sans demander son reste. Quand il raconta l’histoire, évidemment, seuls les naïfs bambins le crurent ; le reste de la taverne fut assez sceptique et alcoolisé pour inventer collectivement l’expression « mener en bateau ».
Loup

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Nathan Bockefeller  vivait comme une injustice absolue le fait, qu’à une lettre près, il n’était pas milliardaire. A 43 ans, ulcéré par les petits boulots minables, et sans autre avenir qu’un studio sordide, il décida de modifier le cours de son destin et créa la « Compagnie Maritime des Indes Népalaises », pâle copie de la florissante Compagnie des Indes Orientales, Néerlandaise.
Et il s’en voulut de n’y avoir pas pensé plus tôt en découvrant combien le gogo est facile à plumer. Son patronyme mal prononcé lui ouvrait les portes de naïfs extatiques et il suffisait d’un élégant costard, d’entrouvrir les lèvres sur des dents d’une blancheur « Colgate + » (enfin, son équivalent de l’époque), tout en expliquant au bonhomme qu’il était beaucoup plus malin que son voisin, pour l’appâter. Il étalait quelques obscurs graphiques de son cru et ferrait la prise par un sentencieux :
-  Oui, vous Monsieur, vous avez compris comment faire fortune !
et le tour était joué.
Népal, Nederland, c’est un peu pareil et en 1796, qui sait que le Népal est l’un des rares pays au monde à ne disposer d’aucune marine, pas le moindre petit bout de fleuve ou lac de montagne, navigables ?
Nathan inventa l’escroquerie pyramidale (qui fit de nombreux émules), écuma toutes les grandes capitales en menant grand train et dépouilla bon nombre de pauvres gens qui lui confièrent toutes leurs économies. En plus de leur promettre la fortune, il leur offrait le rêve salé des embruns furieux, la liberté infinie de mers lointaines et l’héroïsme de braver le Cap Horn à bord de fiers Clippers… tout en restant dans leurs canapés.
Mais lorsqu’une entreprise devient florissante, elle fait jaser. D’obscurs trublions firent observer qu’il était pour le moins fort inapproprié d’accoler des notions maritimes à un pays comme le Népal. Certains s’inquiétèrent enfin et réclamèrent leurs mises.
Nathan s’enfuit, qui sait, peut-être au Népal, et les victimes ne revirent jamais leur argent. Quand on leur demandait ce qu’il s’était passé, ils répondaient : il m’a mené en bateau, expression qui passa rapidement dans le langage courant, en raison de l’ampleur de l’escroquerie, qui fit trembler jusqu’à la puissante famille Rockefeller, impliquée bien malgré elle ! A une lettre près, on n’allait pas se priver de taper sur des riches, des vrais !
Mireille

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C’était une jeune fille un peu timide, un peu godiche aussi, mais assez mignonne que cette petite Sylvette. Elle avait beau avoir déjà atteint sa vingtième année, elle était restée vierge. Aucun amoureux ne s’était manifesté : elle était trop différente des jeunes filles de son époque, qui s’habillaient comme des gourgandines, fumaient dans la rue, montraient leurs jambes jusqu’au nombril, parlaient fort et se vantaient d’exploits sexuels dont la pauvre petite  n’avait pas la moindre idée…
Un beau jour de printemps, elle se baladait au parc, devant le grand lac de cette ville très connue pour son jet d’eau… Seule, comme à son habitude… quand elle fut abordée par un homme dans la force de l’âge, beau et bien mis, qui la rassura aussitôt. Elle accepta ses hommages, fit quelques pas en sa compagnie, ils s’assirent sur un banc, devisèrent un moment puis il la quitta en lui arrachant la promesse d’un rendez-vous le lendemain.
Sylvette était tout étourdie de bonheur : enfin un homme, un vrai,  s’intéressait à elle !
Déjà conquise, elle se précipita au parc le lendemain. La rencontre fut encore plus merveilleuse que la veille, il lui offrit un petit bouquet de violettes, elle apprécia le geste modeste, elle aurait détesté la vanité des roses ou des orchidées. Comme il la connaissait bien, d’emblée !
Mais le surlendemain, il ne vint pas ! Sylvette fit la dure expérience du manque, elle se morfondit, pleura un peu… Que faire, à part retourner au parc, à la même heure, pour attendre celui qu’elle nommait déjà son amoureux ?
Quand ils se retrouvèrent un jour plus tard, l’amoureux se confondit en excuses, donna une excellente raison à son absence, jura qu’il avait été malheureux tout le jour, et pour se faire pardonner, lui proposa une promenade en bateau sur le lac.
Sylvette était aux anges, subjuguée, et elle céda sans même y penser à la frénésie sexuelle de son galant, là, sur la rive où ils avaient abordé.
Le galant ne se manifesta plus jamais, et quand la pauvre fille sut qu’elle était enceinte et dut répondre à l’interrogatoire de sa mère elle ne put que dire : il m’a menée en bateau !
Huguette

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Contre toute attente, l’origine de cette expression vient d’un malheureux souci d’allocution.
Un commerce de draperie s’était établi entre Carcassonne et Amiens, les deux hommes d’affaires étaient aussi tâtillons l’un que l’autre et mégotaient sans cesse sur le coût du transport, sur la qualité des pièces, sur les mesures prises et leur retranscription.
Ils n’étaient jamais satisfaits et s’ensuivait d’interminables discussions. Par ailleurs, non contents d’être un peu durs de la feuille du fait de leur grand âge, ils étaient chacun dotés d’un fort accent de leur région respective, ce qui faisait que l’oreille de l’un ne pipait qu’un mot sur deux à ce que la langue de l’autre lui disait. Pour tout arranger, les communications téléphoniques des années 20 n’avaient pas la qualité de celles d’aujourd’hui !
Un jour que le Picard se plaignait encore, il dit au Sudiste qu’il n’avait qu’à envoyer l’un de ces voyageurs de commerce jusqu’à chez lui, et il ajouta avec une pointe de mépris :
- Avec toutes les commandes que je vous adresse, ce n’est pas un voyage de Carcassonne à Amiens qui fera péricliter vos finances !
- De Carcassonne à Amiens ? répondit l’autre, vous me demandez de mener quelqu’un d’en bas, en haut c’est bien ça ? Mais vous n’y pensez pas ! le coût est absolument exorbitant !
La suite vous la devinez, l’autre comprit de travers :
- Ah bah, évidemment, mener quelqu’un en bateau quand il n’y a ni port, ni océan, c’est mission impossible, je ne vous le fait pas dire ! Sur ce, il raccrocha.
Plus tard, lors d’une réunion  à la chambre du commerce de sa région, il railla auprès de ses collègues le peu d’arrangement qu’il était possible d’obtenir de ces gens du sud. Ensuite cela devint une boutade : à chaque anicroche, chacun s’empressait de répondre avec un air dédaigneux :
- Mais vous n’y pensez pas, c’est comme mener quelqu’un en bateau de Carcassonne à Amiens ??? c’est ab-so-lu-ment im-po-ssi-ble !!! »
Au fil du temps, les gens ont fini par faire encore des économies, de mots cette fois, et ne subsiste de l’expression que « mener quelqu’un en bateau » : le reste a disparu, corps et biens dans l’océan de la langue française.
Dominique

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Savez-vous que l’expression « mener quelqu’un en bateau » a une origine vénitienne ?
Facile me direz-vous, mais c’est bien une traduction que vous utilisez, et approximative, car la version française, en larguant les amarres, a délaissé le mot « gondole » que nous utilisons chez nous.
Bref, à Venise, on prend une péniche comme on prend ailleurs un taxi, mais les courses sont souvent brèves et, bien que les touristes soient toujours aussi nombreux, il n’est pas plus sûr moyen d’augmenter son pécule pour un simple batelier, que de les balader à travers les canaux en feignant de s’y perdre ou en rallongeant un peu le trajet.
Ainsi menés en bateau, les clients jouent en général le jeu, vaguement conscients de se faire gentiment arnaquer, mais pas mécontents au fond, de faire durer le plaisir de la promenade.
Muriel

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Allez, je vous emmène. Ce ne sera pas la grande aventure, le long voyage.
Avec moi, vous n’irez pas loin.
Je suis un gars simple. Pas de bélandre, de caravelle, de galion, de caraque ou de cogue. Pas tout à fait une galère, encore que…
Le « vaisseau » qui nous emmène est ancien : 1893. Et il est toujours tête de gondole. Ce petit bâtiment n’est pas non plus une pirogue. Rien d’exotique. Du quotidien, du populaire. Vous n’avez pas deviné ? Alors, embarquez.
Ce navire, je le connais quasiment depuis ma naissance. L’infirmière s’émerveillait. Madame, vous n’êtes pas diabétique, j’espère. Ce beau bébé pèse 4,6 kgs. Tout rose, tout rond, tout mignon. Ecart-type de 50 %, plus ou rarement moins, durant toute ma chienne de vie. Dès mes premiers instants, mon bide dépassait de la grenouillère. Ensuite j’ai progressé dans les mêmes proportions, le même profilage. Comme on dit, je m’en moquais comme de ma première culotte. Enfin, c’est ce que je disais. Ma culotte, en plus je ne la voyais pas. Cachée par les replis de mon abdomen. Devant le miroir, mon gras double (multiple) recouvrait mon slip d’une langueur ballottante. Je n’en voyais pas le contenu.
Mon retard à l’allumage de mon service trois-pièces est donc explicable.
A la maison, comme pour beaucoup de familles d’ici, nous ne connaissions qu’une seule marque de sous-vêtements. Habitant la banlieue de Troyes, c’était usuel. Le coton est une matière agréable. Tout est léger, tout est logé. Il colle à la peau sans adhérer, même dans les plis. Pas vraiment d’irritations. Mais il se détend à souhait et absorbe tant qu’il peut. Vraiment confortable.
Dès gamin, je mettais mon maillot de corps dans la culotte. Avec l’élastique, ça tient mieux que sous le short ou le pantalon. Parfois, le soir, il y avait des surprises de colorations. Jaune devant, marron derrière. Cette vilaine blague m’a suivi au football jusqu’à la catégorie vétéran. La blague, pas les trois couleurs !
Nous n’étions pas riches. On changeait la série de slips tous les deux ans. Tant pis pour la croissance.  Dans la queue de la visite médicale, j’étais moins détendu que ma culotte. On ricanait sur mes dimensions modestes rendues visibles par de trop fréquents lavages. Mon cache-sexe béait et cachait mal mon désarroi. Quand nous allions nous baigner à la rivière, c’était encore pire. Le slip à mi-cuisse vous oblige à faire la brasse à une seule main, à l’indienne. Fou-rire garanti chez les filles. Adolescent, j’ai eu droit aux sous-vêtements à formes, avec braguette. Mais taille adulte. Les copains me les volaient pour faire des drapeaux attachés à leurs mobylettes.
Adulte, je suis resté fidèle à cette marque. A cause des réductions du magasin d’usine. Mes amies de cœur en portaient aussi. C’était un sujet de conversation, en regardant le catalogue.
A maintenant 75 ans, j’en ai retrouvé, des catalogues. Eh oui ! Les gens mettaient ça ! Notez que depuis que je suis en maison médicalisée, il me faut une taille XXXL. Pour tenir la couche. Je sais, ça fait encore rire : j’en tiens une couche.
C’est un peu triste mais toute ma vie j’ai eu la honte aux fesses. Comme d’autres l’ont aux joues. Depuis toujours, j’ai eu l’impression de me faire mener en Petit Bateau !
Bertrand

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Pas de roman, pas d’inspiration, pas de rigolade, pas d’amour ni de tralala…
Le jour où la terre s’éteindra, ce sont justement les endroits  les plus sombres, les plus noirs, sans électricité, qui s’en sortiront : et ces endroits sont nettement plus vastes et moins peuplés et moins envirusés que ceux qui vivent ou survivent en toute lumière solaire ou électrique.
Ce sera le moment de vivre sans énergie factice, le moment de nous mener en bateau… à voile.
Alain

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Le petit coco qui nous a menés en bateau

Depuis longtemps je n’avais plus de bateau et la mer me manquait toujours autant, je veux dire les sorties en mer sur les îlots, et surtout le réveil au petit matin en baie de Prony.
Une amie m’ayant proposé récemment des pamplemousses de son jardin, je  me suis remémorée mes petits déjeuners à bord du voilier, une fois les autres occupants partis à la plage.
Je me délectais alors de pamplemousses, tous plus savoureux les uns que les autres, ceux de Tahiti, si pulpeux, si juteux.
Je m’en lèche encore les babines.
Je les croyais uniques au monde quand j’ai découvert ceux du Vanuatu au cours d’une expédition à Santo.
En cette période de confinement la seule évocation de ces fruits tropicaux, leur forme dodue, leur couleur tonique, leur chair ferme, leur fraîcheur, suffit à me rendre joyeuse.
Je me rappelle aussi cette sortie mémorable en famille sur l’Evenos en compagnie de mon beau-père.
Je lui avais confié la surveillance de notre fils.
A peine le Papy venait-il de déposer dans le cockpit ses précieux pamplemousses du jardin que je l’entendis pousser un cri..
Notre blondinet de fils, âgé d’environ quatre ans, s’était emparé du couteau de pêche de son père et les avais percés les uns après les autres.
Un peu plus tard, en rentrant de notre sortie du week-end, une fois le voilier amarré, nous devions découvrir que notre fidèle Subaru refusait de démarrer.
Batterie à plat.
Pendant le chargement du bateau, le Papy n’avait pas vu non plus notre gentil chérubin jouer avec les commandes de phares !
Mon beau-père, qui avait sa propre voiture, ne put s’empêcher de s’exclamer en riant, comme d’habitude, aux facéties de son petit-fils :
-       Eh bien, mon coco, décidément tu nous auras tous menés en bateau!
Le bambin se mit alors à fredonner le refrain d’une vieille chanson que je lui avais apprise.
-       En bateau mamille, mamille, en bateau mamille sur l’eau…
C’était le comble.
Dans mon for intérieur je murmurais :
-       Eh bien Papy, vous et le petit, on ne vous emmènera plus en bateau de sitôt.

PS : Quant à notre fille, la sœur aînée du petit Coco, que nous avons emmenée en bateau dès son plus jeune âge sur une embarcation en alu de deux mètres cinquante pour aller de la Côte blanche sur l’ilot Ste Marie, elle se prenait pour le capitaine, tout en n’arrivant pas à différencier bateau de gâteau.
Alors que je lui répétais inlassablement en articulant bien «  ba-teau », puis « gâ-teau », elle se mit soudain à déclamer : «  Bagateau ».
Elle aussi ,la blondinette, nous l’avons emmenée en bateau et elle nous a bien menés en gâteau.
Si vous croyez que les enfants c’est toujours du gâteau, allez donc suivre les cours de pédagogie « spécial  confinement »  pour parents et enfants confinés.
Lucile

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Il y a très très longtemps, si longtemps que le souvenir s’est perdu en chemin, un homme prénommé Yanic menait une vie tranquille dans sa grotte au bord de la mer. C’était un être un peu bourru, jamais marié, qui se contentait de peu. Il n’avait ni massue sophistiquée, ni pierre à feu, mais il se débrouillait pour survivre en pêchant, en mangeant le poisson, les oiseaux et les insectes crus. Il se réchauffait sous une peau de bête, et se racontait des histoires drôles pour s’endormir en comptant les mammouths. Il n’avait ni petite amie, ni enfant, ni copain, mais il s’en passait sans problème.
Du jour où Noa est venu emménager dans la grotte jumelée de celle de Yanic, les choses n’ont plus été les mêmes. Finie la quiétude des jours sans histoire, fini le silence juste troublé la nuit par le rugissement des fauves. Car Noa était ce qu’on peut appeler un fêtard.
D’abord, il n’est pas venu tout seul.
Il était accompagné de trois femmes, assez jolies, reconnaît Yanic, et pleines  d’entrain. Toutes petites, potelées, elles grognaient à longueur de journées, en faisant des vocalises, et elles dansaient à quatre pattes autour du magnifique feu que Noa savait entretenir à merveille. La nuit, tout ce beau monde poussait des cris, des râles, qui couvraient même le rugissement des bêtes sauvages ! Yanic en avait perdu le sommeil.
Ses voisins n’étaient pourtant pas désagréables avec lui. De temps en temps, ils lui jetaient des bouts de viande qu’ils avaient recrachés à cause de leurs dents pourries qui ne mastiquaient plus rien. Ou bien Noa lui balançait les dernières brindilles rougeoyantes de son feu en lui faisant des clins d’œil amusés à travers sa crinière emmêlée qui lui tombait sur les reins. Ce joyeux drille avait beaucoup de charme, et il savait en user !
En résumé, tous essayaient de cohabiter en bonne harmonie, mais ce n’est pas facile quand on n’est pas du même milieu, personne ne dira le contraire.
C’est sans connaître Yanic qui n’était pas homme à se laisser marcher sur les orteils (ça fait mal quand on n’a pas de chaussures, et que les ongles sont très longs…). Il avait beau être frustre, il n’en était pas moins orgueilleux. Après une nouvelle nuit blanche accompagnée d’une indigestion de boulettes de viande, il décida de reprendre le contrôle de la situation.
Il entreprit d’effectuer un rapprochement stratégique avec la bande à Noa pour l’amadouer et parvenir à ses fins. Son objectif ? Chasser les indésirables, récupérer la grotte jumelée pour agrandir sa surface habitable, et surtout : retrouver calme et sérénité.
Pour arriver à ses fins, il avait mis au point un petit stratagème.
Il suffisait de faire croire à Noa qu’un grave danger les menaçait, pour le faire fuir avec ses concubines (ou épouses ? Yanic ne savait pas bien faire la différence, passons..). Noa avait beau être un Apollon, il était assez pleutre. Il suffisait de le voir pousser des cris d’orfraie quand les petits crabes venaient lui pincer les orteils pendant sa sieste !
Alors, Yanic lui fit comprendre qu’une montée des eaux était annoncée au dernier journal météorologique. Il mima avec ses joues le bruit du vent, il balança de l’eau sur la figure de ses voisins en simulant des vagues méchantes. Il vociféra, il gémit, roula des yeux, il se jeta au sol les bras en croix, bref il sortit le grand jeu.
Pour ramener un peu d‘espoir chez ses voisins affolés par une telle nouvelle, il leur dévoila son secret, son arme secrète. Derrière les deux grottes, bien caché par des feuillages, un bateau fait de bouts de bois et de troncs d’arbres reposait. Yanic les invita à l’utiliser, promettant de les rejoindre très vite.
- Vous êtes l’avenir de l’humanité » leur dit-il solennellement. Il n’y a pas assez de place sur le bateau pour nous tous. Partez en avant, le temps pour moi de construire un nouveau petit bateau.
Le soir venu, à la veillée, Noa réunit le conseil de famille. D’une voix grave, il présenta aux filles apeurées un schéma gravé par ses soins sur une pierre, résumant les méfaits du réchauffement climatique. Il fallait se rendre à l’évidence qu’un grand danger menaçait l’espèce. La bande de groupies se rangea à l’avis du Maître, tout en suggérant de remercier à leur manière ce si gentil Yanic qu’elles ne reverraient peut-être plus jamais après leur départ.
Noa n’eut pas le temps de réagir  qu’elles partaient retrouver leur généreux voisin, bien décidées à lui rendre la politesse. La nuit fut calme pour lui, il put dormir tout son soûl, se consolant en se disant qu’il avait besoin de prendre des forces en vue de l’aventure qui les attendait.
Le lendemain matin, aux aurores, Yanic assista au départ de l’embarcation, tous les quatre pressés de s’éloigner, et lui de se reposer après une nuit torride. Il leur fit de grands signes amicaux, des V de la victoire, jusqu’à ce que le petit point disparaisse à l’horizon.
Pourquoi alors, cette expression « mener quelqu’un en bateau » me direz-vous ?
Tout simplement parce que l’histoire avec un grand H raconte que Noa, terrorisé par les centaines de crabes déposés à son insu dans le bateau par le gentil Yanic, se jeta à l’eau peu après le départ pour leur échapper. Il coula à pic, sans avoir le temps de réaliser qu’il avait bel et bien été mené en bateau.
On raconte que les filles purent rejoindre la plage par leurs propres moyens, où Yanic continua de couler des jours heureux en leur compagnie.
On raconte même qu’il s’habitua à leurs borborygmes, à leurs gesticulations, à leur présence envahissante…
Que voulez-vous ? Il faut bien assurer la survie de l’espèce…..
Marie-Pierre

Mener en bateau… ou pas !

- Il m’a menée en bateau, Josiane !
- C’est pas vrai !! En bateau ?
- C’était horrible !
- Pourquoi ? Tu as eu des nausées ?
- Je ne dirais pas des nausées, mais mal au cœur c’est sûr.
- Il y a des médocs pour ça, tu sais.
- Je vais pas me shooter pour ça, je suis triste, pas en dépression.
- Je ne savais pas que tu serais si triste pour un rien.
- Un rien ?
- Bah, un bateau, c’est pas très grave. Si ?
- Bah quand même. Tu trouves pas toi ?
- C’est un bateau quoi.
- Il m’a menée en bateau pendant plusieurs mois, tu te rends compte ?
- Plusieurs mois ?? Vous êtes partis où ?
- Mais enfin de quoi tu parles ? Je te parle de sa maitresse moi.
- Quoi ? Il a emmené sa maitresse sur le bateau ? Avec vous ???
- Mais quel bateau ??
- Tu m’as dit qu’il t’a emmenée en bateau. Je veux savoir où.
- Mais non, pas emmenée… MENÉE en bateau.
- C’est bien ce que je dis.
- Tu m’exaspères Josiane.
Chloé

Exercice pour le jeudi 2 avril

 

 Exercice : Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte…

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Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte.
Elle était déjà ouverte et, comme j’étais fin saoul, j’avais pas remarqué ce détail.
Du coup, j’e l’ai refermée et j’ai foncé tête la première dans le panneau de Kohu, bien solide. Figurez-vous qu’une porte en Kohu, c’est pas de la crotte. Si cette porte avait été en crotte, oui, je serais passé à travers, odoriférant mais non bosselé. Là, avec le kohu, ce fut un choc en pleine poire.
Assis le cul par terre mais toujours pas dessaoulé, je contemplais mes chaussures, là-bas, à l’autre bout de mon pantalon et je me demandais comment elle avait bien pu sortir par cette satanée porte fermée. J’ai réussi à replier mes jambes puis à me mettre à quatre pattes et suis allé vérifier le bois têtu : non, elles ne pouvaient pas plus que moi passer à travers, ah ben ça non alors ! Alors, hein, pourquoi qu’elles étaient partie ?
Pourquoi qu’elle m’avait giflé ? Non mais des fois, tu vas voir, je m’en vais lui en mettre une, moi.
Et me voilà debout à trois pas de la porte. Je prends mon élan, je fonce, chope la poignée, je pousse et…
Mais bon fallait tirer : ah, j’vous jure, c’est pas le pied d’être bourré ! Retour sur le cul, à contempler mes chaussures qui sont toujours au bout de mes jambes.
Ouais d’accord, j’avais eu un hoquet au-dessus de ma soupe. D’accord ! Mais c’est rien un hoquet : alors pourquoi cette gifle et ce démarrage par cette satanée porte à laquelle je comprends pas comment elle marche.
M’en vais aller m’en jeter un p’tit derrière la cravate, histoire d’y voir plus clair, mais c’est sûr, j’aurais vraiment pas dû ouvrir cette porte.
Alain

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Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte…
Celle du grenier de ma tête…
Parce que, au plafond, il y avait une araignée…
ENORME !!!
Et elle a tout envahi !
Fabienne

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 Si  j’aurais su…

J’ouvre ? J’ouvre pas ? J’ouvre… J’ouvre pas.
Je l’ouvre !
Non, ce n’est pas le prochain chapitre de mon prochain roman de ma dernière inspiration.
C’est une porte.
Cette porte banale. En contreplaqué. Lourde, maronnasse. Faussement rustique, inélégante. Elle ne me donne aucune envie de l’ouvrir.
Et pourtant. Je suis là devant. Avec un air intelligent. Je pense. Un sourcil relevé, je mâche l’ongle du petit doigt qui ne me dit rien.
Avant de venir je me suis mis un peu de citron dans l’œil.
Conseil de Sacha Distel.
Le regard est alors brillant. On espère que le cerveau derrière l’est aussi. C’est très douloureux, enfin pour moi. Je n’ai fait que l’œil gauche. Regard reluisant, mais à moitié.
Mon pull australien est très beau. Près du corps. Je crois qu’on devine mes pectoraux, mes mamelons. Mon eau de toilette est à base de néroli. Moi, ça m’envoute. L’agrume d’orient. Vous croyez que je plais ?
Les autres. Et les autres. Quels autres ? Tous les autres devraient m’aimer. Et pas qu’à moitié !
Il faut que je sois zen. Mon avenir en dépend. L’ouverture de cette porte est un passage essentiel. Je suis jeune, très jeune.
Trop ?
D’autres portes se présenteront. Certaines en chêne massif. Lourdes, sculptées, plus anciennes. Avec des incrustations en or.
Je suis zen. Alors, comment expliquer ma main moite sur la poignée.
Cette porte en contreplaqué même pas sur mesure. Sur le côté, il y a un jour.
Petit jour.
Juste assez pour voir que derrière c’est la nuit. Curieux ce manque de lumière. On ne m’a rien dit.
Comme si personne ne m’attendait. Pourtant le SMS était précis. Tiens, je le relis. Non celui-là c’est celui de Christine. Qui me dit : bon coup rage ! C’est ma psychologue. Elle veut que pour ce bon coup, j’ai la rage. Elle a raison.
Est-ce que j’ai bien pris le comprimé qu’elle m’avait donné ? Je l’avais mis dans la pochette de ma chemisette.
A gauche.
Je soulève mon pull et passe ma main sur la poche.
Rien.
Pas de comprimé. Par contre en touchant mon mamelon, il a pointé. Sous mon pull stretch. Donc je l’ai prise, cette médication. Donc je suis calme, forcément.
D’habitude, pour être zen, je pousse un cri, le plus fort possible. Mais là, dans ce couloir. Devant la porte. Sans véritable isolation phonique.
Un cri intérieur.
Voilà ! Vas y.
Pas trop fort quand même. Les toilettes sont au rez de chaussée. Bon, c’est bon, ça va mieux. Tout a tenu. Mes idées, mes sphincters, ma détermination.
Je l’ouvre.
Pas bruyante la porte. Bien huilée. Un mouvement lent et régulier. Comme une révérence de princesse.  Je ne m’attendais pas à ce silence. Ni à cette quasi absence de lumière. Un brouillard léger de matin de printemps.
Et j’ai froid. Tout de suite. De ce froid qui horripile.
Il faut que je m’accoutume. A l’absence de lumière, de bruit, d’odeur. Tout est étrange, étranger. La pièce semble très grande. A droite, j’entrevois un très grand lit, assez bas. Pas de mur du fond. La couche est entièrement recouverte de satin noir, moiré. A la tête du lit, deux gros oreillers. Énormes. Noirs, eux aussi, mais mats.
Comment se fait-il que je ne l’ai pas vue tout de suite. Ah, oui ! J’ai fait ce pas en avant. Un petit pas pour l’humanité, un grand pour moi. Non ! Je ne pouvais pas deviner. Il y a deux secondes, elle n’était pas là.
C’est magnifique. C’est un modèle. Une grande jeune femme, longiligne.
Dans le mitan du lit.
La tête à plat entre les deux oreillers, elle regarde le plafond. Je ne vois pas la couleur de ses yeux. Sa chevelure à la jeune garçonne est rousse. Des pommettes hautes, le nez coquin, les joues creuses, les lèvres fines.
On ne voit pas si elle respire. Ses petits seins sont sereins et regardent le plafond, eux aussi. Aucun mouvement de ses jambes fuselées. Jointes comme chez un gisant. Sur son mont de Vénus il y a aussi des éphélides. Elle est rousse, vraiment. Je vous l’avais déjà dit.
Est-elle offerte, fermée ? Va-t-elle se lever, crier ? Me voit-elle ? L’avait-on prévenue de ma visite ?
Elle est là. Devant moi. Femelle et nue. Étendue comme pour un sacrifice antique. Une cérémonie. Un mariage avec Dieu, avec un dieu ?
Ces courbes parfaites. Cette peau translucide. Cette pâleur de morte.
Maintenant, tout mon corps est moite. Mes pieds flottent dans mes chaussures. Sidération.
Mon regard ne la quitte pas. Je dois le dire, j’ai peur. C’est irraisonné. Personne ne m’avait prévenue. Mes dents me font mal. Mon mamelon est rentré, penaud. Je ne sais plus quoi faire de mes bras. Encore moins de mes mains.
Elle a bougé. Oh, à peine ! Jambes légèrement entrouvertes.
Et soudain, dans le noir, un éclair sans tonnerre. Une lueur de phare. Et puis, plus rien. Je suis aveuglée.
Je franchis le seuil à reculons. La porte se referme. Pas même un bruit de loquet.
J’ai un peu mal. Je ne sais pas où.
De nouveau je suis dans le couloir. Face à la porte. Je la ré-ouvre. Je ne la ré-ouvre pas. Je l’ouvre. Je ne l’ouvre pas. Ce n’est plus une première fois.
Alors j’ouvre.
Mes deux mamelons saillent. Dedans, toujours la nuit. Pas de bruit. Des odeurs ? Le brouillard du nord n’est plus froid. Le vaste lit. Le satin et les deux coussins. Noirs.
Pas de vie, personne.
La belle endormie s’en est allée. J’ai perdu sa virginité. Qu’elle était belle. Elle me ressemblait tant.
Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte. Seulement, il le fallait…
Bertrand

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Ce matin, quand j’ai déverrouillé la dernière serrure de ma porte et que, prudemment, je l’ai entrebâillée… les petits commerces, les maisons, les immeubles, tout avait disparu ! Devant moi s’étendait une vague et vaste étendue herbeuse où seule, de ma maison à l’horizon, une route se dessinait.
Juste là, devant mes pieds, entre les pavés disjoints, quelques brins vert tendre entrelacés de pâquerettes émergeaient timidement. Un soleil pastel s’élevait lentement ; il allait faire beau et dans l’air flottait comme un parfum insolite de vanille un peu poivrée.
Alors que, logiquement, ce spectacle improbable aurait dû m’effrayer ou au moins m’intriguer, il n’en était rien.
Je fis un pas, puis deux, puis trois et, sans arrière-pensée aucune, je filai droit vers l’horizon. Tout au bout… il y avait l’Afrique ! je le sentais, intimement je le savais. Comment ?…
Dans les premières heures je ne vis pas âme qui vive mais plus tard, j’entendis derrière moi des pas qui, hâtivement, se rapprochaient :
-       Bonjour !
-       Heu… bonjour !
-       Alors, vous aussi vous partez pour l’Afrique ?
-       Oui, mais comment le savez-vous ?
-       Ben, c’est le seul chemin pour nous y conduire, alors…
-       Je ne comprends pas, je ne comprends rien. Expliquez-vous…
-       Bon !  Comme vous avez décidé d’aller en Afrique et moi aussi, pour nous c’est le seul chemin ; c’est simple, non ? Par exemple, depuis très longtemps mon voisin souhaitait visiter le Japon et bien, ce matin, quand il a ouvert sa porte, juste devant lui, il y avait un paquebot qui n’attendait que lui pour appareiller.
-       Ah ! Alors, si j’avais souhaité me rendre aux États-Unis…
-       Évidemment !
-       Bon, nous partons pour le même continent et voyagerons donc de concert. Ainsi, le temps passera plus vite.
-       Peut-être pas plus vite, mais mieux, certainement.
-       Dites-moi, heu… connaissez-vous le sens de tout ça ? Et pourquoi voyageons-nous à pied alors que les autres…
-       Quelqu’un s’est dit que, dans cette époque où les hommes étaient empêtrés dans un matérialisme qui ne donnait plus de temps au temps, ils avaient un besoin fondamental d’exprimer tous les rêves enfouis au fond de leur cœur et que seul le voyage, le vrai avec un grand V, pourrait leur rendre l’espoir et redonner un sens à leur vie. Comme cet homme avait des pouvoirs hors du commun, en fait tous les pouvoirs, il nous a offert cette merveilleuse aventure. La possibilité pour chacun d’entre nous de découvrir qui nous sommes réellement et d’apprendre aussi à partager notre chemin. Quant à savoir pourquoi, nous deux, nous sommes à pied ?
Je pense que nous avions besoin de plus de temps pour apprendre.
Sur cette route, parfois j’ai eu peur, très peur et je me suis dit que je n’aurais pas dû ouvrir cette porte, mais c’était une erreur !
Voilà des jours que nous marchons côte à côte et je voulais te dire que je suis heureuse, très heureuse même de partager ce chemin avec toi.
Patricia

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Il faisait du porte à porte, proposant des objets qu’il avait chapardés à droite et à gauche.
Souvent on lui fermait la porte au nez.
Alors il tagguait la porte.
Il frappa un jour à une porte et crut entendre: « Entrez ».
D’un léger coup de pied il poussa la porte qui s’entrebâilla.
Il franchit une, puis deux, puis trois portes et s’enfonça dans un trou noir.
Saint Pierre ne vint pas l’accueillir. Ce n’était donc pas le Paradis.
Ce n’était pas l’enfer non plus, il n’y avait pas de flammes.
Ce devait être le Purgatoire car il dut attendre longtemps, presque une éternité.
Il fut condamné à revenir sur terre pour restituer à leur propriétaire chacun des objets volés et à repeindre chaque porte tagguée.
Pitié, ô pitié, mes frères , disait-il chaque jour.
Jamais , au grand jamais je n’aurais dû ouvrir cette porte….
J’aurais dû la tagguer.
Lucile

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Impasse des lilas, quelque part dans le monde.

16 mars 2020
Le confinement est décrété. Je suis bien décidée à le respecter à la lettre sans me décourager.
Avec des amis, nous décidons de nous relayer pour les courses de première nécessité.
J’ai transformé mon petit appartement en nid douillet. Des bougies parfumées, des petits bouquets de pâquerettes dans les vases, suffisent à ma tranquillité.
Je n’ai que moi à bichonner, et je suis bien décidée à passer ce cap difficile le mieux possible.
Je pense égoïstement que dans quelques semaines, tout ceci ne sera plus qu’un cauchemar refoulé à la hâte dans nos inconscients.

16 mars 2021
Ce soir-là, quand la sonnette de la porte d’entrée retentit, je suis déjà au lit, avec un casque sur les yeux délivrant des images de plages tropicales. Au travers des sons synthétiques des vagues qui me berçaient doucement, je perçois des coups martelés violemment sur la porte.
J’ai hésité à me lever, mais ma curiosité a été la plus forte.
Depuis la mise en place des confinements qui se sont succédés sans interruption depuis un an, les coups de sonnette répondent à des horaires bien précis.
7 jours sur 7, à 7 heures précises : livraison des antidépresseurs (un par jour). Chaque vendredi à 7 heures également : dépôt des courses alimentaires (pas d’alcool autorisé) dans des bacs étanches. A chaque passage des robots (qui ont remplacé les amis), il est obligatoire de se manifester en tapant sur la porte sans l’ouvrir. Le signal que nous sommes toujours en vie est enregistré par l’automate qui poursuit son chemin.
Donc, il y a urgence !  Scrutant l’œilleton, je devine une silhouette familière.
Derrière la porte, une voix s’élève, plaintive :
-       Marie, ouvre-moi, je t’en supplie, vite !

16 mars 2022
Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte.
Un an déjà que Alice est dans la place. A ma place. Comment pouvais-je refuser d’aider ma meilleure amie ?
Elle m’a raconté qu’elle était parvenue à tromper la vigilance des milices chargées de la surveillance des mouvements humains dans la ville. Elle s’était enfuie de chez elle, ne supportant plus l’isolement et la solitude.
Elle m’avait suppliée de l’accueillir, au nom de notre amitié indéfectible.
-       C’est une question de vie ou de mort, Marie, m’avait elle dit. A deux, nous serons plus fortes.
Je l’ai crue, j’ai eu confiance en elle, comme toujours…
Aujourd’hui, elle règne en maître absolu dans mon espace vital.
Elle parle à ma place, Elle accomplit tous les gestes de la vie quotidienne que je faisais jusqu’à son arrivée chez moi, jusqu’à son invasion.
Bien sûr, tout cela s’est fait petit à petit, sans violence.
Elle a profité d’une petite grippe sans importance pour me donner les médicaments  nécessaires à ma guérison, disait-elle avec tendresse, faire ma toilette, m’alimenter.
Le temps a passé. Mon état de fatigue s’est installé, et ne m’a plus quittée, me clouant au lit toute la journée.
Je sais que je vais bientôt mourir et qu’Elle aura gagné.

17 mars 2022
En l’absence de réponse à son coup de sonnette, le robot a alerté l’ordinateur central.
La milice s’est rendue impasse des Lilas.
Dans l’appartement devenu un taudis, un corps a été découvert.
Et sur la table de chevet, un journal de bord, tenu par une certaine Marie.
Des propos progressivement confus, au fil des pages et des semaines, faisant état de menaces de la part d’une autre personne de sexe féminin, prénommée Alice.
L’autopsie a révélé un état avancé de dénutrition, malgré les provisions entassées dans la cuisine. Les antidépresseurs ont été stockés mais non utilisés.
Marie s’est laissé mourir de faim, victimes d’hallucinations et de sa trop grande fragilité psychologique.
Marie a toujours été seule, et sans doute en est-elle morte.
Marie-Pierre

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M’arc-boutant de toutes mes forces contre la porte, badaboum, je me fracassai le nez et vis 36 chandelles.
Je m’étais au moins fêlé le coccyx et ne pouvais me relever.
J’avais dû aussi me fouler le poignet.
Non, jamais je n’aurais dû ouvrir cette porte !
Je ne savais même plus pourquoi je me trouvais là .
-       Zabotage !!!  Vociféra alors la sorcière, qui avait un fort accent allemand.
Elle se tenait juste derrière moi et me menaçait de sa langue de vipère.
-       La clé était sur la porte et tu ne l’as même pas vue, stupide jouvenceau. Je t ’ai attiré ici pour que tu  m’aides à ouvrir la boîte de Pandore . Moi je suis trop vieille. En tombant tu l’as cabossée. Elle est hors d’usage. Si tu n’avais pas fait le clown, j’aurais pu déverser sur la terre tous les fléaux du monde. Puisque tu as fait échouer mon plan, tu seras privé d’étoile.
La sorcière disparut en maugréant.
Je mis un moment à me relever.
Nous l’avons échappés belle, nous les humains.
Et moi qui avais forcé la porte par simple curiosité… Dites-moi donc si j’ai bien fait de l’ouvrir ou non…
Lucile

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Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte… c’était celle de la chambre.
Les yeux à demi fermés, la luminosité ambiante m’arrache bien trop violemment de mon sommeil.
Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte… me dis-je encore après être entrée dans la cabine de douche. je me suis savonnée puis ai fait couler l’eau. Erreur stratégique d’avoir opéré dans cet ordre, l’eau est froide.
Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte-là non plus… cette fois c’est la porte du frigo  qui se détache et m’assomme : au moins je peux attraper quelques glaçons et les poser sur la bosse que je sens gonfler sur mon front.
Je prends mon café et m’interroge sur les épisodes depuis ce matin. Je m’en sers un deuxième, « tout ça est le fruit de ton imagination » me dit ma petite voix. Au troisième, je suis tout à fait réveillée et je ris d’avoir pu penser qu’une congrégation de portes avait quelques griefs contre moi.
Direction la chambre, en passant le seuil je souris car la pensée « au moins cette porte est ouverte» vient de traverser mon esprit.
J’ouvre la porte de l’armoire : je n’aurais jamais dû !
Je ne suis peut-être pas une adepte du rangement comme cette Marie Kondo, mais cela ne justifie pas de me retrouver ensevelie sous une montagne de linge, expulsé par je ne sais quelle force des étagères. Je me relève, m’habille.
J’avance vers le placard à chaussures mais me ravise juste à temps : j’enfile les chaussures laissées sur le parquet hier, voilà une procédure un peu lâche, je l’avoue, mais j’ai mes raisons.
Je suis prête pour aller au travail. Pourquoi ai-je l’impression que la porte de l’appart  me nargue ? Je l’entends me dire « tu n’as rien à craindre, … approche !!! ». Je sens le piège, j’esquive et ouvre la fenêtre. Peine perdue : j’habite au deuxième étage. Il y a bien dans l’autre chambre de quoi faire une corde avec les draps, oui mais il y a encore une porte qui s’interpose.
Je me pose quelques minutes pour tenter de rassembler mes esprits. Imaginons que j’arrive à passer la porte de l’appart (ce qui n’est pas gagné), il y aura encore celle de l’immeuble, celle de la voiture, puis celle du travail… au train où vont les choses cette journée s’annonce dangereuse. Il n’y a pas d’autre alternative que de se faire porter pâle et retourner se couche… en prenant garde cette fois à laisser la porte ouverte.
Dominique

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Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte…Mon grand frère m’avait bien dit de ne jamais le déranger quand il était dans sa chambre, porte close.
Mais ce soir-là on était seuls, les parents sortis avec des amis, et le grand frère avait été chargé de veiller sur sa petite sœur : moi. On aurait pu jouer au mistigri ou regarder un film, il aurait pu m’aider à apprendre ma leçon de géographie (j’ai du mal avec la géographie), mais non, il s’était enfermé dans sa chambre et, livrée à moi-même, je m’ennuyais…
Au début, j’en ai profité pour boire du coca, (interdit !), pour lire un magazine que papa cache sous les coussins du canapé (plein de photos hum hum…),  mettre le vernis rose de maman sur les ongles de mes pieds et essayer ses chaussures à talons aiguilles (oups, je crois que j’en ai cassé un en trébuchant !).
Et puis je me suis ennuyée, alors j’ai crié par la fenêtre : au secours ! Mais personne n’a entendu. J’ai mis un film d’horreur (strictement interdit !) un truc où une petite fille était possédée par un être satanique. Elle vomissait tout vert et j’ai eu très très peur.
C’est pour ça que je suis allée chercher mon frère, pour qu’il me rassure et me protège. Et j’ai ouvert la porte de sa chambre : ce que j’ai vu et entendu m’a terrorisée : il était sur le ventre et il grognait et gémissait en gigotant, j’ai bien compris qu’il était possédé par un démon, exactement comme dans le film que je venais de voir…
Il a dû m’entendre parce qu’il a hurlé, d’une drôle de voix, rauque et étouffée : fous le camp ! Dégage !
Je suis sortie en vitesse. Fallait-il appeler papa et maman ? Ou bien les voisins ? La police ? Le Samu, si mon frère vomit des choses verdâtres ? Monsieur le curé pour l’exorcisme ?
J’ai rien fait, j’étais paralysée.
Et puis mon frère est sorti de sa chambre et  il m’a menacée : si tu racontes ça à papa ou maman, je te tue !
Depuis ce jour-là, je n’ai plus dit un mot.
Huguette

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La leçon/L’illumination] de [philosophie/survivance]

Un jour, un grand homme a dit que « parfois, le choix le plus dur est celui à faire entre deux merveilles ». Ou une grande femme… voire quelqu’un de petit, je ne sais plus. Mais je sais que maintenant, je dois faire ce choix.
L’air est calme, le blanc tout autour de moi est à la fois apaisant et excitant, je ne saurais dire pourquoi.
Que du blanc, tout autour. Je suis sur une grande plateforme de marbre noir et or. La seule compagnie que j’aie, c’est celle peu présente de l’Instructeur.
Il me regarde d’un air détaché et indifférent. Je le lui en veux pas. Pour lui, ce dilemme est omniprésent, puisqu’il en est le gardien. Ce doit être épuisant de regarder des gens hésiter toute l’éternité ; oui, je comprends son détachement.
Je me concentre de nouveau : il ne va pas choisir pour moi. Derrière lui, à sa gauche et à sa droite, il y a deux portes.
Deux voies. Deux possibilités.
Mais choisir, c’est renoncer, pas vrai ? Elles sont juste présentes, il n’y a rien derrière, en apparence du moins. La première est étrange, griffonnée de partout, comme une feuille de notes. Des écrits la parcourent, par endroits tellement denses qu’ils forment des paquets illisibles. Au milieu, il y a deux mots, écrits d’un rouge épais et dégoulinant qui se démarque avec le noir des autres encres. « Je sais ». Sur la deuxième, pas d’écriture mais ce qui ressemble à des traces de griffures ou des éclaboussures rouges. Au milieu, en gros, en gras, deux autres mots. « Je peux ».
L’Instructeur doit être épuisé par cette philosophie. Les plus bêtes (et les plus indécis) l’ont probablement bloqué pendant quelques jours, puis il a constaté leur décès et a demandé le passeur suivant. Moi, à sa place, est-ce que j’aurais craqué ? Il n’en a sans doute pas le droit. Mais qui lui dit ce qu’il doit faire ? Pour le coup, « je ne sais pas ». Par contre, si « je pouvais », je le forcerais à répondre. À quoi rime ce choix. Où est le piège, parce qu’il y doit bien y en avoir un. Mais je ne peux pas. Enfin, pas encore.
Il ne me presse pas, il a l’habitude. Je donnerais cher pour savoir ce qu’il pense. La première porte, la connaissance, est tentante. Mais si, en plus de pouvoir le forcer à répondre à mes questions, je pouvais le forcer à obéir ? La deuxième porte, le pouvoir, m’attire encore plus. Allez, il faut choisir. Il faut renoncer.
Je m’avance vers l’Instructeur. Il semble légèrement surpris de ma rapidité. Il me demande :
- As-tu la réponse à la question que je vais te poser ?
- Oui. Je choisis…
- Je n’ai pas encore posé la question.
Je reste silencieux quelques instants. Est-ce un test plutôt qu’un véritable dilemme ? Il reprend :
- Prends ton temps avant de répondre. Quelle porte aurait choisi ton enfant ?
Je reste coi. Je suis trop jeune pour avoir un gosse, et je n’en veux pas de toute façon. Je me dis qu’il doit y avoir une erreur, mais l’Instructeur ne fait pas d’erreur.
On l’aurait remplacé sinon.
Cette philosophie, je me demande comment je peux la supporter. Je suppose qu’un enfant, c’est censé être le reflet de soi, non ? On me disait toujours : « Oh là là, ! On dirait son père à son âge ! », quand j’étais gamin moi-même. C’est assez de philosophie qu’il n’en faut pour toute une vie ; je tranche et je reste sur ma décision.
- Je peux.
L’instructeur semble soupirer imperceptiblement. Je pense que j’ai choisi ce que beaucoup d’autres choisissent, ce qui ne peut pas être une mauvaise nouvelle, non ? Il doit juste être fatigué de mon manque d’originalité. Il répond :
- Cette réponse est rapide et spontanée, ce qui est tout à ton honneur. Mais le protocole veut que je te le demande : c’est là ton ultime réponse ?
- Oui.
- Alors, fais face à ses conséquences.
Il tend le bras pour me montrer ma porte, et m’inviter à la franchir. Comme je marche vers elle, une pensée me traverse l’esprit ; il n’a pas parlé explicitement de choix, en fait. Juste de « réponse ». C’est censé être un message subliminal ? Bah, de toute façon, j’ai renoncé au « je sais ». Je devrais arrêter de me creuser la tête. J’attrape la poignée, et je rentre.
Je tombe.
Alors que je sens le vent qui soulève mes babines et fait frémir le léger gras de mes bras, je percute une espèce de masse bizarre.
Arrrrh ! c’est plus douloureux que ce à quoi je m’attendais. J’essaie de me relever, mais je dois me rendre à l’évidence : mes os sont cassés, je ne peux plus bouger. J’ai même si mal que mes paupières refusent de soulever. Aveuglé, apeuré, blessé, j’appelle :
- Instructeur ! Instructeur !
Il finit par arriver. Je lui demande en pleurant :
- Instructeur, je ne comprends pas… ce n’est pas le pouvoir !
- C’est l’état dans lequel tu mérites d’être, après avoir donné le pouvoir à ton enfant.
- Je… je ne comprends pas…
- Bien sûr, que tu ne comprends pas. Tu as choisi le pouvoir, pas le savoir, hein ? C’est dommage. J’ai vu dans tes pensées qu’à un moment, tu étais tout proche de la vérité. La vérité, c’est que ce n’est en effet pas un choix, mais un test. La vérité, c’est que savoir et pouvoir ne font qu’un. Si tu l’avais su, tu aurais pu prendre la bonne décision. Pareillement, et ce n’est qu’un exemple, tu peux faire chanter quelqu’un si tu sais quelque chose. Saisis-tu ?
- Ou… Oui, mais… et maintenant ? Aaarg !
- Maintenant, tu as échoué. Donner à son enfant le savoir, c’est lui donner le cadeau d’une vie meilleure, d’une richesse monétaire et spirituelle. Lui donner le pouvoir, c’est lui donner l’ambition, l’égoïsme, la traîtrise, la cruauté, et j’en passe. Tu aurais fait un piètre parent. Mais ne t’inquiète pas, tu n’es pas le seul. Tu ne peux pas voir, mais la « masse bizarre » sur laquelle tu es, ce sont tes prédécesseurs. Ceux qui ont eu le même mauvais sens que celui dont tu as fait preuve.
- Aaahhhh… J’ai mal… Que vais-je devenir ?
- Tu vas souffrir, au début. Puis tu vas finir par mourir. Et alors, tout recommencera. Tu naîtras, tu répéteras ton erreur, jusqu’à ce que tu te décides enfin à prendre la bonne voie. J’ai beau être l’Instructeur, le temps et la douleur sont des excellents enseignants.
- Mais… Arrrhh… mais… Pourquoi ? Et… qu’est-ce qu’il y a, dans l’autre voie ?
Pour la première fois, je l’entends lâcher un petit ricanement. Pas mesquin, un ricanement d’ironie, de nostalgie presque, puis il conclut avec pour dernière phrase :
- Tu as choisi le pouvoir, pas la savoir.
Et je le sens qui me quitte. Comme mes forces, d’ailleurs.
En fait, l’Instructeur est un vrai philosophe. Ça ne doit pas le déranger de faire ça toute la journée, finalement. J’aurais dû lui demander.
Je sens mon dernier souffle approcher ; c’est vraiment injuste, j’avais encore beaucoup de questions. Et alors que je réalise qu’une réponse constitue une connaissance de plus, mon ultime pensée, celle qui va rester après la fin, je le sens, traverse mon esprit.
Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte.
Loup

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La porte interdite

Quand Anne vit arriver Albert Dupré dans le bel appartement de ses parents, elle s’enferma dans sa chambre.
Elle venait d’avoir dix-huit-ans et hier soir, son père avait décrété :
-       Il est temps pour toi de te marier, de trouver un bon mari qui saura veiller sur toi.
Un « bon mari » pour eux, c’était un homme riche. Et dieu sait si Albert l’était. Propriétaire de plusieurs banques et multinationales.
Mais il était vieux… et laid… surtout laid ! Tellement laid qu’il l’effrayait. Et puis, il se racontait des choses… terribles. Il avait déjà eu plusieurs femmes qui s’étaient quasiment « volatilisées ». Lui disait que ces femmes étaient partis avec leurs amants et qu’il n’était qu’un « pauvre » homme riche qui n’avait pas eu de chance.
Son père la somma d’ouvrir sa porte sous peine de la défoncer lui-même.
Quand il la ramena dans le grand salon, le vieux barbon était là, des gants blancs aux mains. Anne éclata en sanglots, alors que sa mère, faussement joyeuse sortait une bouteille de champagne.
Le prétendant promit solennellement de tout faire pour la rendre heureuse et la date du mariage fut fixée au plus vite.
Quand il la ramena dans son hôtel particulier, il lui fit tout visiter.
Enfin, presque tout.
Car il y avait une porte énorme, munie de plusieurs verrous, qu’elle ne devait ouvrir sous aucun prétexte. Et d’ailleurs, elle n’avait pas la clé.  Cette fameuse clé était suspendue au cou de son vieux mari.
Elle dut bien reconnaitre que, dans les premiers temps, Albert fut charmant, veillant à satisfaire le moindre de ses désirs. Elle en profita, riant de voir cet homme si puissant à genoux devant elle.
Pourtant, cette porte, et surtout ce qu’il y avait derrière, l’intriguai. Au point qu’elle ne pensa bientôt plus qu’à ça. Elle s’imagina plein de possibilités, toutes plus farfelues ou terrifiantes les unes que les autres.
Un nuit, n’y tenant plus, alors qu’Albert ronflait bruyamment à ses côtés, elle ôta avec mille précautions la clé de son cou.
Plus silencieuse qu’une souris, elle monta en courant au premier étage et s’arrêta devant la porte interdite.
Elle hésita longtemps… Pourtant, il fallait qu’elle se dépêche, Albert risquant de se réveiller à tout moment. La main tremblante, elle introduisit la clé dans le pêne et déverrouilla l’accès. La porte s’ouvrit dans un grincement sinistre.
Elle fit un pas en avant et poussa un cri strident.
-       Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte, se dit-elle trop tard…
Fabienne

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Je n’allais quand même pas avoir peur de Barbe Bleue !
Depuis longtemps déjà j’avais envie d’ouvrir une porte, celle d’un secrétaire ancien ayant appartenu à ma grand-mère paternelle.
Il ne fallait pas l’ouvrir, m’avait-on dit, parce que le meuble était précieux et  qu’on risquait de le détériorer…
Le secrétaire avait été remisé dans le grenier où nous  allions parfois nous cacher, mon cousin et moi.
Je devinais qu’il devait y avoir une autre raison, ce qui ne fit qu’attiser ma curiosité.
Un meuble précieux que l’on conserve au grenier, çà n’a pas de sens.
Il devait bien y avoir une clé.
Sur le gros trousseau de mon père il y avait de multiples clés. Des grandes, des petites.
Il le surveillait, tel un Cerbère.
Il me vint une idée.
Le père d’un de mes camarades de classe était serrurier et nous devions justement nous renseigner sur un métier de notre choix.
Je fus donc autorisé à rencontrer le père de Louis.
Je lui expliquai que j’étais à la recherche d’un petit coffret que ma grand-mère m’avait donné de son vivant. Il se trouvait dans un secrétaire dont j’avais perdu la clé, ce que je n’osais pas dire à mon père.
Le père de Louis me regarda fixement :
-       Mon petit , me dit-il, tu ne serais pas en train de me raconter des histoires ?
Je me mis à rougir.
-       Je devine à quel point  tu désires avoir accès à ce secrétaire. Ton père doit avoir de bonnes raisons pour te l’interdire. Quand tu seras plus grand tu pourras poser la question.
Parfois il faut savoir attendre.
-       Aimerais-tu toute ta vie te dire : « je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte » ?
Je repartis penaud.
Bien plus tard, alors que j’étais adulte, mon père me prit à part.
Il m’emmena dans le grenier, ouvrit la porte du secrétaire et me montra un paquet de lettres dans un coffret en bois de rose.
-       Elles appartenaient à ma mère, me dit-il, ta grand-mère, que tu n’as jamais connue. Juste avant de mourir elle m’a demandé d’ouvrir le coffret .
Il contenait des lettres de l’homme qu’elle avait aimé toute sa vie.
C’était lui mon père. Elle avait tenu à garder le secret par respect pour son mari, l’homme qui m’avait élevé et chéri comme son fils.
Elle me fit promettre de ne rien divulgue, sauf à mes propres enfants, une fois adultes. Maintenant mon fils, ajouta-t-il, je  te laisse libre, selon ton cœur, d’en informer ou non tes  futurs enfants, quand ils seront en âge de comprendre .
Mon père m’embrassa tendrement.
Je me félicitai d’avoir rencontré le père de Louis et de n’avoir plus jamais cherché à ouvrir cette porte mystérieuse.
Lucile

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Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte… Mais qui n’a jamais fait une bêtise, tout en sachant pertinemment qu’il avait tort ?
Et puis j’ai des circonstances atténuantes et avant que vous me jugiez, permettez-moi de vous décrire le contexte.
J’habite Nice et nous avons eu une violente dispute avec mon épouse, une de celles qui ébranlent jusqu’aux vieux couples comme le nôtre. Alors, avant que des paroles définitives soient prononcées, j’ai filé vers la Ligurie de mon enfance.
De cette autoroute qui transperce une côte escarpée, vous ne connaissez souvent que l’écroulement du pont de Gêne. C’est très injuste pour cette longue succession d’ouvrages d’art, viaducs fragiles aux longues pattes d’araignées qui enjambent des vallées abruptes et tunnels obscurs qui forent la montagne, pour permettre un trafic fluide dans cette zone difficile.
Fatigué, j’ai plongé vers la mer par une bretelle pentue et après une longue descente, j’ai brièvement croisé un panneau. Trop vite pour le déchiffrer, mais au moins, j’arrivais quelque part, au milieu de la nuit et de nulle part.
« Pensione Manzoni » s’annonça subitement sur ma gauche et je décidai que la compagnie de l’auteur « des Fiancés », ce pilier de la littérature italienne, convenait parfaitement à un éventuel futur divorcé… J’y vis même un signe bienveillant du destin.
Une femme accorte et plutôt étonnée de voir débarquer un touriste en plein hiver m’informa avec sollicitude que les chambres n’étaient pas chauffées. Et oui, malgré les frimas de l’hiver 84, toutes les maisons ne sont pas équipées sur la côte ligure et encore moins les hôtels, désertés pendant l’hiver !
C’était le cadet de mes soucis, peut-être à tort, car sorti du confort douillet de la voiture, je remarquai qu’il faisait un froid sibérien en ce mois de février, et je me hâtai de monter dans ma chambre, sympathique et vaste, une de ces vieilles bâtisses avec des plafonds hauts, si hauts ! Inchauffables.
Après un réconfortant souper à base de délicieuses pâtes au pesto, bien sûr, je partis me coucher, épuisé. Et me réveillai en pleine nuit, poussé par l’irrépressible besoin d’un petit verre, indispensable pour atténuer la désespérance de ma situation.
Point de frigo-bar ou de service de nuit à la « pensione Manzoni », alors je descendis prudemment l’escalier, en quête du bar. Fermé ! Porte d’accès close ! ça alors !
Une seule autre porte se proposait, mais elle s’ornait en rouge impérieux, de la mention : « privé, accès interdit ». Que faire ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?
J’ai hésité, bien sûr, j’ai de l’éducation. Mais la curiosité et la rage de l’enfermement ont été les plus forts et j’ai tourné la poignée.
Miracle, la porte s’est ouverte !
Enfin, miracle, c’est vite dit. Car imaginez, après l’éclair aveuglant d’un néon trouvé à tâtons et la descente d’un escalier branlant, je suis tombé sur un trésor. Les réserves de la pension !
Grappa de tous les âges et de toutes les régions, Limoncello, Sciachettrà ambré, petits vins blancs du coin et j’en passe, le tout au milieu de jambons et de saucissons suspendus au plafond dans un concert d’odeurs affriolantes, crus, cuits, fourrés aux herbes, natures, poivrés… mes sens sont entrés en ébullition. Je vous le dis tout de go, j’ai perdu les pédales. Mettez-vous un instant à ma place, c’était l’irrésistible Caverne d’Ali Baba, c’était le bonheur à l’état pur ! Avant de me juger, qu’auriez-vous fait, vous, dans la même situation, futur divorcé inconsolable (enfin… je n’ai pas encore décidé), en compagnie des « Fiancés » immortels et de toutes ces « consolations » ?
Le lendemain matin, les policiers m’ont trouvé congelé, la panse prête à exploser et un marteau piqueur dans la tête. Pas plus que l’aimable propriétaire devenue horriblement désagréable, quel changement en si peu de temps ! ils ne se sont sentis émus par la grâce de ce lieu béni. C’est triste, la poésie ne touche pas tous les cœurs…
Hoquetant et titubant, on m’enferma dans une cellule lugubre. Le retour à la sombre réalité fut dur. Et… onéreux ! Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte. Mais ce fut si bon !
Pour être complet, je dois ajouter que mon épouse, outrée que je lui préfère la compagnie de jambons, exigea le divorce. Je me demande si elle n’aurait pas été moins vexée si je m’étais trouvé une maîtresse ! Mais je l’en remercie finalement car je travaillais dans les insipides assurances, et après cette mémorable nuit, je me suis reconverti dans la charcuterie, pour mon plus grand bonheur !
Je vends de la joie, je crée de la félicité, au lieu d’enregistrer des sinistres et de chercher le meilleur moyen de plumer le gogo.
Mireille

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Un dimanche matin, qui ça aurait bien pu être ?
Pas le facteur, maligne que je suis !
Seulement voilà, je viens de faire installer un interphone avec vidéo, comme dans les films, et maintenant que je me suis ruinée pour cette fantaisie, je n’ai plus qu’une envie : faire joujou avec !
Autant dire qu’entre cette trouvaille et le confinement qu’on avait tous subi, j’attendais de pied ferme le prochain visiteur. Je suis même allée à l’extérieur sonner juste pour le plaisir, mais je ne pouvais pas me voir sur la vidéo de l’entrée, donc… retour à la casba.
Ça a duré plusieurs jours : coups de téléphone, Skype… mais de visiteurs point !
Que nenni !
J’ai pris mon mal en patience, puis j’ai arrêté d’attendre, puis j’ai fini par oublier cet achat inutile et surtout son prix. Le prix de la sécurité, comme je me l’étais dit ! La bonne blague !
Et voilà que ce dimanche, 9 heures, j’étais encore en pyjama (c’est dire si j’étais préparée pour l’invité surprise du jour !), quand la mélodie tant espérée a retenti dans toute la maison.
Je bondis, je lâche mes cheveux (en zappant le fait qu’on ne me voit pas alors que l’inverse est vrai), j’appuie sur le bouton magique, et là, un bel inconnu au regard bleu fuyant, sans doute gêné par l’œil inquisiteur de ma caméra, me lance un timide « bonjour », assorti d’excuses bredouillantes que je ne prends pas la peine d’écouter puisque je me précipite pour ouvrir la porte.
Et nous voilà tous deux sur mon canapé depuis une bonne demi-heure. Malgré sa réserve première, il prend confiance et s’échauffe peu à peu. Son discours se fait passionné. Mais, s’il prêche pour sa paroisse, en bon témoin de Jehova, c’est pour le salut de mon âme… Mon âme qui est effectivement bien en peine : je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte !
Muriel

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