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Atelier d’écriture du 23 juillet 2018

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DEVOIR : 6 mots extraordinaires

Trapan – sipapu – palimpseste – yoni – hypnagogie – caroncule

Yoni

Yoni

-       Si Papou ne vient pas, alors je n’irai pas non plus ! s’exclama Yoni.
Puis elle fit un caprice à se rouler par terre, comme elle savait si bien le faire. Et une fois de plus, son père céda : on allait se coltiner Papou, un hurluberlu baveux et incontrôlable.
Cette petite palimpseste allait nous gâcher les vacances une fois de plus.
Je détestais Yoni, la fille de Jacques, mon compagnon autant qu’elle me haïssait. Il l’avait eu avec une Japonaise – d’où ce prénom ridicule – à moitié folle qui pourrissait dans un hôpital psychiatrique. Il en avait la garde. Bien sûr, je ne pouvais pas parler de cette aversion et encore moins la montrer, car tacitement, Yoni et moi voulions montrer à Jacques une image de famille recomposée idéale. Je n’espérais qu’une chose : que Jacques m’épouse et que je puisse enfin mettre cette sale caroncule au pas. Mais il n’avait pas l’air emballé, malgré tous mes efforts. En attendant, je priais pour qu’elle grandisse vite et quitte enfin la maison, quitte à l’aider à partir, en espérant que notre couple résiste jusque-là. Mais elle n’avait que dix ans, hélas ! Ce problème devenait une vraie hypnagogie pour moi, je ne pouvais penser qu’à ça. Il me tenait éveillé la nuit et me gâchais les meilleurs moments que je pouvais avoir la journée, lorsque Yoni n’était pas là, bien sûr.
Il fallait donc que je réagisse. Et j’eus une idée aussi géniale que radicale : supprimer le problème.
C’est donc l’esprit léger et le cœur joyeux que ce matin-là je partis acheter une boite de mort aux rats afin de confectionner un trapan, spécialité culinaire sucrée de notre région, dont Yoni raffolait. Au même moment et, sans doute dans un esprit d’apaisement, Yoni proposa de cuisiner un patran, dont je raffolais aussi !
Fabienne

bataille

Cette journée ne s’annonce pas très bonne. Mon unité a été sommée ce matin d’enquêter sur la planète Trapan. Peu importe la mission, si elle est sur Trapan, elle est très pénible. Aller patauger dans des océans de marécages ne réjouit pas beaucoup de monde. Mais bon, je n’y peux rien, c’est mon devoir. Je savais que tout ne me plairait pas lorsque je me suis engagé dans l’armée Yoni. J’y suis tout de même entré et je ne le regrette pas, ce ne sont pas les occasions de faire ses preuves qui manquent. Contrairement à beaucoup d’autres, je ne me suis pas laissé baratiner par les agents de Yoni, je suis venu chez eux de mon plein gré.
Combien de braves gens se sont laissés avoir par le bagou de nos politiciens, qui n’ont pas usurpé leur réputation de serpents rhétoriques ? Heureusement pour eux que je suis arrivé comme un Deus Ex Machina. Les hommes d’affaires de notre monde sont corrompus jusqu’à la moelle, ils travaillent bien plus pour voir leur porte-monnaie rempli que pour servir la patrie. Même moi, qui ai vendu corps et son âme, je deviens patriote ! Notre monde commence à sombrer dans le chaos.
Certains sont soldats pour la gloire. D’autres pour leur famille. D’autres encore sans raison apparente. Je ne rentre dans aucune de ces catégories. C’est assez dur de me faire rentrer dans une catégorie pour quoi que ce soit. Tant mieux, la perspective d’être comme tout le monde ne m’a jamais réjoui. On peut dire que je suis servi ! Voilà ce que l’on peut lire sur ma plaque d’identification Yoni (PIY) :
Identité : sous-lieutenant Parek Andren
Affectation : unité numéro 180
Statut : militaire
Domicile : base terrestre principale

Je suis entré en service il y a moins d’un an, ce jour restera gravé à jamais dans ma mémoire. J’étais sur le point d’être le tout premier cobaye du résultat de mes quatre années de travail acharné. À l’époque déjà, l’armée m’avait engagé comme neuroscientifique pour développer un exosquelette qui, relié au cerveau, toucherait directement la zone de l’adrénaline pour décupler la force de son porteur. Une infime erreur d’inattention de ma part fit se planter l’embout de connexion en plein dans la zone du cortex en charge de la conscience et de la pensée. Et ce, si profondément, qu’il fut impossible de me retirer cet attirail ensuite. Depuis, je vis en symbiose avec cette combinaison qui me tue et me fait renaître chaque instant. Paradoxal, non ? Devoir vivre avec ce qui vous détruit de l’intérieur. Un peu comme votre Xantippe.
J’ai forcément été obligé d’accepter le nouveau moi tel qu’il était, et ce faisant j’ai découvert que cet exosquelette fiché dans mon crâne avait aussi quelques points positifs. Le mécanisme n’ayant pas été déployé dans le bon endroit, il ne décuplait pas ma force physique mais ma force mentale. Peu à peu, j’ai découvert les moindres facettes de mon esprit, comment l’utiliser au maximum de sa puissance. Et j’ai aussi découvert les facettes des autres.
À force d’entraînement, je peux désormais jouer à ma guise avec les pensées d’autrui. C’est exactement comme s’amuser avec un bloc d’argile. C’est si facile à utiliser, à manipuler, à écraser… Ces esprits sont aussi faibles que des fourmis qui tenteraient d’échapper à votre semelle.
Mais je suis ramené à la dure réalité par mon voisin. Je ne devais pas m’attendre à beaucoup de quiétude dans un vaisseau de transport militaire. Il tente d’attirer mon attention en me tapotant l’épaule du bout de son caroncule, le fusil d’assaut standard des fantassins Yoni, qui tire des rafales d’énergie.
- Mais en fait, chef, vous pouvez faire quoi exactement grâce à votre super-tenue ? Me demande t-il, admiratif.
Son visage ne me dit rien, ce doit sans doute être un petit nouveau dans la section. Ses grands yeux bleus lui donnent un air innocent, presque enfantin.
- Des choses assez inimaginables, réponds-je, qui me permettront de sauver tes miches quand tu seras en danger.
- Je vois, c’est top secret ? Suppose le jeune homme.
Une tête de mule curieuse, on ne voit pas ça tous les jours chez les militaires ! Je ne peux pas m’empêcher d’éclairer sa lanterne.
- Eh bien, je t’explique, disons que je peux influencer, voire modifier les esprits qui m’entourent. Je peux leur faire voir des choses qui n’existent pas réellement, les fouiller de fond en comble, en prendre le contrôle et les blesser directement.
- Whoah ! Siffle le bleu, impressionné. Plutôt balèze !
Je ne peux pas me retenir de rire intérieurement. Oui, plutôt balèze. Mais j’aurais préféré ne pas gagner ces pouvoirs et être capable de vivre sans un assortiment de membres collé à la peau h24.
Cette fois-ci, c’est l’habituel aboiement du chef qui me réveille. Le chef, le maître de bord, le premier, celui qui commande, c’est lui. Il est lieutenant, et moi sous-lieutenant. Ça fait de moi son second, alors que je pourrais rendre ce chien de garde légume en un instant. Encore un paradoxe.
N’empêche, heureusement pour lui qu’il m’a sous son commandement. Il ne sait qu’appuyer sur la détente d’un caroncule, tandis que je suis bien meilleur en stratégie que lui. Le second utile qui joue le rôle du toutou obéissant, c’est moi.
Et pour me consoler, je me dis qu’au moins je sers à quelque chose.
- Soldats ! Rugit le lieutenant. Maintenant vous la fermez et vous écoutez le briefing !
Le brouhaha cesse aussitôt et tous les yeux se rivent sur le seul à être debout.
- Si on nous a envoyé sur Trapan, c’est parce que les colons du QG de colonisation installé là-bas ont envoyé un signal de détresse. On sait pas ce qui se passe, mais on est là-bas pour le découvrir. Questions ?
Impossible de ne pas lever le bras pour protester, ce bouffon m’agace beaucoup trop.
- Qu’est-ce qu’il y a, Andren ?
- Les Sipapus, réponds-je. Vous avez oublié que sur Trapan, il reste pas mal de Sipapus indigènes.
Il ricane :
- S’ils nous attaquent, tu seras là comme garde du corps, hein le second ?
Moque-toi bien, stupide macaque, je pourrais te faire souffrir des heures sans te tuer, paralyser lentement tout ton tronc cérébral et ensuite te balancer dans l’espace pour te laisser t’asphyxier en silence… Bon, arrête de rêver, Andren, et réagis !
- Certes, mais leur épiderme est trop dense pour que les balles de caroncules puissent leur causer de sévères hématomes.
« Épiderme », « hématomes », des mots que ce clown ne comprend pas. J’adore le rabaisser en lui sortant des mots étranges, c’est mon moyen de contester son autorité. Il hausse un sourcil, l’œil hagard, puis repart en disant d’une voix énervée : « on improvisera ». Cela m’étonne qu’il connaisse le verbe « improviser ».
Le vaisseau de transport passe en vitesse de distorsion pour voyager jusqu’à notre objectif., ce qui fait vibrer toute la coque dans un ronronnement rassurant. Le temps passe, pour éviter l’ennui, je sonde les pensées de mes camarades. On ne sait jamais, il y a peut-être une taupe parmi nous. Cependant, la seule personne que je n’arrive pas à espionner est la nouvelle recrue, qui dort profondément. Son état léthargique est une de mes seules faiblesses : lors du sommeil des gens, leur subconscient occupe leur cerveau et m’empêche d’y toucher. Mais bon, il y a peu de chances que ce fantassin inexpérimenté soit un traître, encore plus qu’il ait appris comment se battre contre moi.
Les tremblements cessent, nous sommes arrivés. J’aperçois par le hublot la face kaki de Trapan. Cette charmante planète est constituée en majorité de fanges boueuses et sphaigneuses, entrecoupées de quelques bandes de palimpseste solide, une sorte de terre jaunâtre. Avant que les hommes n’arrivent, elle était dominée par les Sipapus, des sortes de singes à quatre bras. Maintenant les derniers d’entre eux ne font pas trop de zèle et restent isolés, loin des pionniers que Yoni a envoyé. Du moins, jusqu’à aujourd’hui.
Nous atterrissons finalement sur une colline près de la base où nous devons nous rendre pour une petite visite. Heureusement, l’air est respirable, ce qui nous évite de devoir porter un masque. Je franchis une butte, et je découvre avec horreur le quartier général dévasté.
Manifestement, les Sipapus sont en train de pourchasser les derniers pionniers Yoni dans notre propre base. À en juger par les cadavres qui recouvrent le sol, les trois quarts des gens sont déjà dans l’autre monde. Le sang du commandant ne fait qu’un tour, et il vocifère :
- Sauvez tous les civils et défoncez-moi ces grosses bestioles !
Tout le monde, moi compris, s’élance à sa suite et charge vers la scène de carnage. Les soldats de première ligne mitraillent leurs ennemis de leurs caroncules, mais les cartouches énergétiques touchent à peine les extraterrestres. Furieux, ils se retournent et viennent eux aussi à notre rencontre. La fortune ne nous sourit pas : nous ne sommes que quinze et eux au moins trente.

Bon, il est temps que j’entre en scène. Je me concentre sur les esprits sipapus. Comme je m’en doutais, ils sont malléables à souhait. Il me suffit d’un léger effort mental pour les faire se désactiver. Quatre ou cinq singes tombent d’un seul coup, pris d’une violente crise d’hypnagogie. Ils ne sont pas morts, je dois ménager mes forces pour ne pas être épuisé en pleine bataille. Mes collègues se chargeront de les achever.
Ensuite, je remarque un Sipapu qui a l’air plus costaud physiquement que les autres. Je referme ma cage sur son mental, et sa volonté est mienne. Il commence à mordre et lacérer ses pairs, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive.
Malgré mes efforts pour ralentir leur progression, ils parviennent presque au contact. Je vais tenter quelque chose. Vite, je ferme les yeux, je tisse mon piège… Cette fois-ci, mon étreinte est plus dure à resserrer, puisqu’elle touche toutes les bêtes. Finalement, les Sipapus sont tous affectés par mon illusion psychique. Ils hurlent de frayeur en voyant les énormes vers grouiller à leurs pieds et tenter de remonter le long de leurs jambes. Évidemment, rien de tout cela n’est vrai, mais leur intelligence primitive ne peut déceler mon subterfuge.
Je sens soudain une immense fatigue me submerger. L’illusion m’a plus fatigué que ce que j’avais prévu. Mais ça en valait le coup : les soldats arrivent beaucoup mieux à vaincre leurs ennemis maintenant. Le chef, qu’on dirait métamorphosé en une allégorie de la violence, abat les Sipapus à grands coups de crosse dans la mâchoire.
D’un seul coup, je sens que quelque chose s’est planté dans ma jambe. Je me tourne et vois les crocs d’un singe à quatre bras qui se sont refermés sur mon mollet. Je pousse un hurlement de terreur et de douleur mélangées. Il recommence sur ma cuisse. Ivre de rage, je déverse toute ma puissance sur mon adversaire. Celui-ci se craquèle et se fendille, puis part en morceaux, qui se dispersent au vent. C’est un morceau de bras disloqué qui tombe lourdement sur le palimpseste.
Apparemment, je n’ai pas fini de m’étonner. Me voilà doté d’un nouveau don, manifestement celui de faire directement agir mon esprit sur le monde matériel. Je n’ai pas le temps de me réjouir ; trois nouveaux Sipapus esquivent la crosse du chef et viennent venger leur ami. Je suis épuisé, je ne pourrai pas riposter. J’espère au moins qu’au paradis, ce satané exosquelette me lâchera.
Mais ce serait trop de grâce pour moi que d’être débarrassé de ma seconde peau, et je me sens d’un seul coup animé d’une force nouvelle. Malgré ma jambe en piteux état, je me lève, et sans que j’esquisse un seul geste, les trois primates voient des parties d’eux se vaporiser. Ils regardent, impuissants, leurs membres partir en petits lambeaux au gré du vent. Il ne reste au final plus rien d’eux. Je me tourne ensuite vers les Sipapus restants. Si les soldats sont chancelants de fatigue, eux déchiquètent sans problème les humains qui passent sous leurs griffes.
Je n’ai jamais appris à me servir de ce pouvoir, pourtant ses méthodes d’utilisation me viennent intuitivement. Je lève les mains au ciel, et en poussant un cri sauvage, presque semblable à celui de mes ennemis, je les baisse d’un seul coup. Je m’effondre, au bord de l’inconscience. La dernière chose que je vois avant de sombrer, c’est la nuée de cendres de Sipapus dans l’air.

Je ne sais pas pourquoi, je rêve de choses étranges. De personnages, de sons, de lumières. Puis je réalise que ces sons et lumières sont en fait réels. Dans un incroyable effort, j’ouvre les yeux. La première chose que je vois est le ciel. Je constate que je suis allongé sur une civière. Je suis en fait encore sur les lieux de la bataille. À ma droite se trouve la soldat-médecin de notre groupe. Une chance pour moi qu’elle ait pu me soigner ! Ma jambe est empaquetée dans des cryo-bandages. Une autre militaire se trouve couchée à ma gauche. Elle a l’air profondément endormie, alors je ne vais pas chercher dans sa tête ce qui s’est passé plus tôt.
- Lieutenant, vous vous réveillez enfin ! Souffle la médecin. J’ai bien cru que je n’allais pas arriver à vous ramener parmi nous. Faites attention, vous ne pouvez pas encore marcher, mais d’ici quelques heures les cryo-bandages feront leur travail et vous pourrez de nouveau gambader.
- Merci infiniment, Katti. Sans vous, je serais six pieds sous terre à l’heure qu’il est.
- Malheureusement, c’est le cas pour certains. Bilan de la bataille : deux indemnes, trois blessés légers, cinq blessés graves et quatre morts. Un état comateux à côté de vous. Mais c’est grâce à vous que nous avons pu nous en sortir. Sans votre aide, on serait tous en train de bouffer des pissenlits par la racine, me remercie t-elle.
Je lui pose la question qui me brûle les lèvres :
- Qu’ai-je fait au juste ?
- Vous ne vous en souvenez pas ? S’étonne t-elle. Remarquez, vous avez été en état de choc. Lorsque vous avez baissé les bras, les Sipapus ont été comme désintégrés ! Ils se sont transformés en une sorte de lambeaux d’eux-mêmes, et ont été dispersés par le vent. Je ne vous savais pas capable d’une telle prouesse !
À vrai dire, moi non plus. Mais l’important, c’est que tout le monde soit en sécurité. Je questionne ma collègue :
- Pourquoi ne sommes-nous pas déjà rentrés à la base terrestre principale ?
- Parce que notre chère amie ici présente, explique la médecin en pointant du menton la femme à ma gauche, est dans un état de mort thermique. Elle n’a plus de régulateur de température interne. Pour prévenir son corps de la nécrose, il faudrait la conserver dans un caisson cryogénique, ce que nous n’avons pas. Nous n’avons que deux choix : partir et la laisser ici en sachant qu’elle va peut-être se réveiller toute seule, ou partir et l’emmener avec nous en espérant que son métabolisme tienne le coup jusqu’à la base. Mais dans ce cas de figure, elle n’a que 45% de chance de s’en sortir sans nécroser. En plus, le lieutenant nous a dit qu’il allait attendre votre réveil pour, je cite, « l’aider à faire son choix ».
Normal, cet abruti n’est rien sans moi. Et même si elle n’ose pas le dire à voix haute, la docteur pense comme moi, je le lis en elle. Je lui demande :
- Bon, en tout cas, on ne va pas moisir ici pour l’éternité. Vous pouvez déjà commencer à ranger votre infirmerie portative.
- Bien, obéit-elle, je vais aussi ramener notre patiente près du vaisseau. D’ici là, essayez de bouger le moins possible.
Elle ramasse quelques caisses de médicaments, qu’elle tasse sur un chariot, et emporte l’inconsciente sur une chaise roulante. Elle s’est déjà éloignée depuis longtemps quand j’entends un coup de feu. Un caroncule, au son. Inquiet, je me retourne et vois le chef qui s’effondre, le torse orné de trois grands trous rouges. En temps normal, je me serais exclamé « Bon débarras ! », mais d’un seul coup d’autres soldats tombent. Certains tentent de riposter, mais de ce que je peux en juger d’ici, ils n’arrivent pas à toucher. Mes alliés s’effondrent un par un.
Impassible, le meurtrier vient vers moi. Il porte un masque en métal étrange. Ni une ni deux, je tente d’attaquer son esprit et de le faire sombrer dans l’hypnagogie comme les Sipapus avant lui, mais curieusement rien ne se passe. Je remarque alors son uniforme de soldat Yoni. Ça veut dire que c’est un traître. Traître que je n’ai pas pu repérer. Ce signalement ne peut correspondre qu’à une seule personne.
L’étrange personnage s’accroupit et ôte son masque, ce qui ne fait que confirmer ma supposition : le meurtrier est en réalité la nouvelle recrue avec laquelle j’avais sympathisé. Dire qu’il a réussi à descendre toute l’unité ! On s’est bien laissé berner.
- Eh bien, Andren, me dit-il en me fixant de ses yeux bleus plus du tout innocents, tu ne peux pas utiliser tes tours de magie sur moi, hein ?
- Mais… Pourquoi ? Pourquoi tout ça ?
- Tu vois ce masque ? Rit-il. Il est fait de rhodium, un des métaux les plus denses qui aient jamais existé. Trop dense pour que tes ondes cérébrales ou quoi que ce soit que tu utilises passe à travers.
Finalement, il n’est pas si intelligent. Il se rend compte qu’il n’a plus le masque sur le visage, mais le temps qu’il le remette, j’ai déjà pénétré son esprit. Je le paralyse, et il est à ma merci.
- Alors, on ne t’a jamais dit de ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ? Lui dis-je. Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi les avoir tués ?
Je relâche partiellement mon pouvoir pour lui permettre de parler.
- Je ne crois pas que cela te sera utile de savoir pour qui je travaille, répond l’assassin. Je ne parlerai pas.
- Je m’en doutais.
J’essaie de rentrer dans sa tête pour consulter ses souvenirs, mais je ne trouve rien quant aux commanditaires de ce massacre. Les clients des chasseurs de primes ne se dévoilent jamais sous leur véritable identité.
J’ai soudain une grande pulsion de meurtre, je veux me venger. Je le menace :
- Alors, comment voudrais-tu finir ta misérable existence ? Tu veux que je transforme ton cerveau en bouillie ? Que je te force à t’arracher toi-même chaque centimètre carré de ta peau jusqu’à ce que mort s’ensuive ? À moins que tu ne veuilles connaître ce que les Sipapus ont subi…
Il me regarde. Encore ses yeux bleus. Puis il réplique :
- Ce qui est le plus rapide.
Règle numéro un de l’exécution de vengeance : faire l’exact opposé de la dernière volonté du condamné : je tends le bras vers lui et je commence à remuer les doigts. Doucement, sa chair s’effrite et se lézarde. Son épaule se recouvre sans hâte de zébrures. Je lis sur son visage figé une douleur intense.
Progressivement, tout son corps se crevasse. Il se tord, se contorsionne, bientôt il ne reste de lui qu’un tronc aux membres réduits à des moignons craquelés. La moitié de son visage part d’un coup avec le passage d’une légère brise, laissant apparaître son ossature maxillaire. Ses dents s’éliment, puis s’en vont avec le reste de sa mâchoire inférieure. Le cartilage de son nez ne résiste pas bien longtemps. Il se métamorphose peu à peu en une sorte de zombie qui se décompose à vue d’œil.
Je m’approche de ce qui fut autrefois son visage, et je lui déclare calmement :
- Adieu.
Maintenant, je n’en ai plus rien à faire de le faire souffrir ou quoi que ce soit d’autre. Je veux qu’il meure immédiatement. Je prends son crâne presque totalement scalpé. Cette fois-ci, ce n’est pas une métaphore, j’ai vraiment dans la main une sorte d’argile. Argile que je vais écraser…
Subitement, tout ce qu’il reste de l’assassin se vaporise dans l’air, comme une pluie de particules minuscules. Ça y est, c’est fini. Ma vengeance est accomplie.
Je ne m’en suis même pas rendu compte, mais les cryo-bandages ont fait leur effet. Je me suis relevé pour achever le meurtrier. Et maintenant, il y a un autre tueur : moi.
Je remarque que la médecin est revenue. À en juger par le regard indescriptible avec lequel elle me dévisage, elle a assisté à toute la scène. Elle me demande :
- Lieutenant, j’ai trouvé une solution pour la soldate dans le coma. Je peux la sauver. Et manifestement, on est les seuls survivants.
Je ne lui réponds pas tout de suite et me détourne. Je sens sur moi le poids de son regard interrogateur, mais il me faut d’abord enterrer nos camarades. J’observe alors le palimpseste jaune à mes pieds, puis le saisis de mon esprit et l’étale sur les cadavres encore chauds de mes anciens collègues et des civils que nous n’avons pas su protéger. Au moins, ils ne se feront pas dévorer par les Sipapus, qui vont sûrement s’approprier les lieux.
- Partons, dis-je tout haut. Plus rien ne nous retient ici.
C’est la mort dans l’âme, littéralement pour moi, que nous retournons vers notre vaisseau.
J’avais prédit que cette journée ne se passerait pas bien.
Loup

TURMI, OMO VALLEY, ETHIOPIA - DECEMBER 30, 2013: Portrait of unidentified young Hamar woman at bull jumping ceremony. Jumping of the bull is a rite of passage into manhood in some Omo Valley tribes.
Ce matin là, ma mère me dit sur le ton de la conversation qu’il fallait que je parte chercher le sipapu.
Je compris que le jour de l’initiation était enfin venu !….. j’allais devenir une femme, j’avais douze ans.
J’attrapai comme on me l’avait appris trois pinces à linge, une cuillère en bois, un crayon, une brosse à dents et je partis rejoindre ma yoni .
Elle prit un air grave, me fit beaucoup de recommandations comme le voulait la tradition puis symboliquement me remis la caroncule qui devait me protéger en écartant les mauvais esprits.                 .
Je partis en prenant le chemin de la grande forêt ,pleine de fierté, mais en comprenant confusément la notion du temps qui passe sans possibilité de retour et je me mis à chanter pour me donner du courage.
Je savais où me rendre pour avoir écouté les récits des anciens et je marchais à bonne allure car si je n’étais pas rentrée à seize heures tapantes, j’aurais échoué !
La route fût longue et je rencontrai un anaconda, un porc-épic, un jaguar et trois crapauds qui me laissèrent passer moyennant le don, le premier de la cuillère en bois, le second du crayon, le troisième de la brosse à dents et les derniers des pinces à linge.
J’arrivai donc dans les temps pour récupérer le palimpseste sous le rocher des femmes dans la clairière sacrée de Trapan et rentrai le cœur léger !
Lorsque j’arrivai à la maison à seize heures moins une, tout le village m’attendait pour le goûter et ce fut une hypnagogie comme plus jamais je n’en ai connue……et j’ai cent un ans !
Catherine Monnin

Et voici la signification de ces mots extraordinaires :
Trapan : élément qui termine la rampe d’un escalier
Sipapu : relatif à un syphon
Palimpseste : manuscrit constitué d’un parchemin déjà utilisé, dont on a fait disparaître les inscriptions pour pouvoir y écrire de nouveau.
Yoni : appareil génital de la femme (notamment en yoga)
Hypnagogie : état de semi-conscience entre la veille et le sommeil
Caroncule : petite excroissance charnue

Exercice : écrire une histoire à partir de cette photo

terras10

- Ce soir, c’est la grosse fiesta chez Emma ! S’exclame Amandine. Pour ses 15 ans, elle nous a promis de faire la fête du siècle !
Il est 7 h05, toute la bande est regroupée devant le collège. À part Emma, qui rentre toujours en avance, tout le monde est là : Amandine, Lola P., Loup (moi), Lola A., Aline, et même Hugo, qui nous fait grâce pour une fois de nous hurler « ici c’est Ouégoa » ou de nous montrer ses fesses nues. S’il est là, c’est juste parce qu’il est sorti avec Emma avant.
Un seul sujet de conversation occupe nos bouches bavardes : ce qu’Emma va faire pour son anniversaire. Après tout, elle a acquis une sacrée réputation de fêtarde. À chacune de ses soirées, où il y a toujours un « Dresscode » imposé, elle invite une foule de gens et nous prévient une semaine avant du thème. La dernière fois, on est tombé sur « Le seigneur des anneaux ». Ma fausse barbe de Gandalf, le gris en cheveux d’anges en a impressionné plus d’un. Amandine s’était vêtue d’une somptueuse robe bleu nuit et s’était équipée d’oreilles d’elfes, elle faisait une Arwen gracieuse. Lola avait acheté à la Foir’Fouille des prothèses pour pied peu chères, et elle s’était déguisée en Hobbit. Bonne idée, vu sa taille par rapport aux autres invités. Évidemment, exhibitionnisme oblige, Hugo s’était vêtu du pagne de Gollum. Sans rien en dessous. Inutile de vous dire que cette nuit fut traumatisante pour certains. Et maintenant, à quelques minutes avant d’entrer en cours, tout ce beau monde se questionne : qu’est-ce qui va tomber cette fois-ci ?
- Moi, je dis « Star Wars », parie Lola A.
- Non, il faut quelque chose de plus capillotracté pour ses quinze ans… contredis-je.
La sonnerie ne nous laisse pas spéculer plus loin que ça. Quand je fais la réflexion à voix haute, Hugo rigole :
- Spéculer, c’est manger des spéculos !
Bref, nous voilà désormais en cours d’histoire. Mme Martinez, allégorie de la gentillesse, nous étonne tous en montrant à Emma qu’elle peut venir au tableau donner son choix de thème. Toute la classe est pendue à sa langue. Elle lâche :
- Le thème imposé est : les années folles !
La moitié de la classe fronce le sourcils, et l’autre moitié prend une expression d’incompréhension totale. Mais je suis trop occupé à réfléchir à mon costume pour réagir.
Une semaine plus tard, ma mère nous dépose vers 19h30, Amandine, Lola et moi. Toute la maison d’Emma a été métamorphosée en café de l’entre-deux-guerres. La terrasse est ornée de fausses cabines téléphoniques et de tables de bistrot, ainsi que tout l’intérieur. Si Amandine et Lola passent pour des filles déguisées normalement, je passe pour l’attraction de la soirée. Elles se sont mises en robes courtes et chapeaux cloche… et moi aussi !
Je n’avais pas trouvé de costume. Mais bon, nous passons au final une excellente fête ; le père d’Emma nous prend même en photo avec un appareil authentique, nous trois, pendant que nous étions dehors entrain de prendre un chocolat chaud. J’ai pu ensuite avoir l’instantané, mais Lola était coupée dessus. On voit même mes jambes fraîchement épilées ! Vraiment, comme le disent toues les femmes, j’ai souffert pour être belle !
Loup

 

-       Alors Gisèle, ça va ?
-       Ah, Colette, j’ai tellement hâte que tout cela se termine…
-       Oui, moi aussi, tu sais je n’en peux plus de cette mascarade…. Encore un peu de patience et nous serons libres…
-       Tu es sûre que ça va marcher ? J’ai tellement peur
-       Mais bien sûr que ça va marcher, c’est un plan absolument diabolique. Personne ne pourra deviner le fin mot de l’histoire.
-       Oh moi aussi, je n’en peux plus, mais c’est de ton mari… Ce porc libidineux… Remarque que pendant ce temps, mon mari me laisse tranquille. Heureusement…
-       Ton mari est aussi dégoûtant que le mien, mais rassure-toi, c’est bientôt terminé.
-       Et c’est pour quand exactement ?
-       Pour demain…
-       Oh mon Dieu, demain ?
-       Eh bien oui, ce n’est pas toi qui voulait en finir vite ? J’ai tout prévu. Tu retrouves toujours mon mari à quatorze heures à l’hôtel Céleste ?
-       Oui, c’est ce qu’il a prévu.
-       Eh bien, sache que demain matin, au bureau, ton mari va recevoir une lettre anonyme l’informant qu’il est cocu depuis trois mois. Il aura tous les détails, l’heure, le lieu… Alors forcément, il va vouloir vérifier pour vous prendre sur le fait. Et comme il est très jaloux, il prendra forcément aussi le joli pistolet que tu lui as offert le mois dernier, pour son anniversaire.
-       Mais si mon mari tire sur moi ?
-       Mais non, ce n’est pas possible… il voudra seulement venger son honneur et d’ailleurs, la deuxième balle dans le pistolet est à blanc. Depuis que ton mari est mon amant, il me dit tout ; tu te souviens qu’il n’a pas pu résister au plaisir de me montrer ce pistolet et que j’ai pu changer la deuxième balle.
-       Et si mon mari ne vient pas ?
-       Mais bien sûr qu’il va venir. Il ne pourra pas résister. Un homme a beau tromper sa femme sans vergogne, il ne supporte pas d’être trompé. Son instinct de propriété…
-       Et ensuite ?
-       Ensuite, officiellement, ton mari va se suicider car il ne supportera pas d’être un assassin. Je serai là, je t’aiderai, ne crains rien…
-       Vivement demain !!!! Et à nous la liberté !
Décidément, quelle était bête cette Gisèle. Évidemment, Colette n’avait pas du tout changer la balle du pistolet et elle espérait bien que Gisèle serait aussi tuée par son mari. Ensuite, elle maquillerait le suicide du « mari bafoué et repenti » qui, tout ébahi de la voir là, elle, sa maitresse qu’il ne bougerait pas. Elle voulait une vraie liberté, sans aucun témoin gênant.
Fabienne

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